Vauban ou l’attaque raisonnée (1/2)

Dans cet article en deux parties, Fortification et Mémoire a décidé de vous décrire, avec une approche la plus intéressante possible, la poliorcétique selon les principes de Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban. « Place attaquée par Vauban, place prise; place défendue par Vauban, place imprenable » peut-on lire. Nous allons donc essayer de vous résumer la théorie du siège d’une place. [Il pourra être utile de se reporter à l’article : Les reliefs de l’Histoire au chapitre traitant du plan-relief de Neuf-Brisach]. Les textes entre guillemets sont laissés avec l’orthographe en usage sous Louis XIV.

Dans une première partie, nous nous intéresserons à l’art du siège, à ses premières étapes et à l’artillerie de siège. Puis, dans une seconde partie, à ses dernières étapes, aux manuscrits de Vauban relatifs à l’art de l’attaque des places fortes et vous pourrez regarder une vidéo sur l’attaque d’une ville fortifié.

Les premiers sièges

Au XVIIIe siècle, l’issue d’un conflit dépend parfois du sort de quelques places fortes et se solde le plus souvent par leur gain ou leur perte. « Empêcher les Voisins d’entrer sans frapper à la porte » est la définition du rôle des places fortes donnée par le comte Jacques-Antoine-Hippolyte de Guibert. Leurs sièges, en immobilisant les troupes de l’adversaire, laissent le temps à l’attaquant d’engager une autre troupe sur un second front, ou bien de faire jouer la diplomatie et laisser les alliances se faire ou se défaire.

Les armées de l’époque, peu mobiles, ne s’aventurent pas en territoire hostile en laissant derrière elles des places aux mains de l’ennemi. Elles s’emploient, donc, à en faire le siège. Ces sièges ne se font qu’aux beaux jours, car il est encore d’usage d’hiverner. On cherche donc à s’emparer des places fortes pendant la bonne saison et l’on s’installe dans les positions conquises, pendant la mauvaise saison. L’année suivante, on recommence dans les mêmes conditions et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’on ait forcé toutes les défenses des frontières et pénétré à l’intérieur du pays convoité.

A dix-neuf ans, Vauban participe à son premier siège, celui de Sainte-Ménehould en 1652, et à soixante-dix ans, il dirige à Vieux-Brisach en 1703, son quarante-huitième et dernier siège, c’est dire que cette longue expérience lui a permis d’apporter des modifications aux règles de la poliorcétique, règles en vigueur depuis Henri IV.

De plus, Vauban rationalise le procédé d’attaque des places fortes utilisé par les Turcs devant Candie (Crète, de 1648 à 1669). Pour cela, il s’appuie sur le retour d’expérience des ingénieurs et des officiers français de la Maison du Roi ayant participé à la défense de la cité aux côtés des Vénitiens.

De sa grande expérience et de cette rationalisation, Vauban en établit une méthode d’attaque des places, une sorte de trame technique, qu’il répète avec succès au cours de quarante-huit sièges. Ce que l’on nomme parfois « le siège à la Vauban » est une méthode raisonnée où l’ingénieur conduisant le siège doit avoir la prééminence sur tous les corps de troupe. Cette méthode, avec ses trois parallèles, est employée pour la première fois au siège de Maëstricht (1673). Lors de ce siège, il utilise, sous les yeux de Louis XIV, des tranchées parallèles permettant aux troupes d’approcher la place en limitant les risques. Non seulement, Vauban remporte la victoire sur l’une des principales places fortes hollandaises, mais avec un minimum de pertes (1.800 à 3.000 tués ou blessés sur les 13.000 soldats que compte l’armée des assiégeants) et en un minimum de temps (treize jours de tranchées ouvertes).

C’est au cours de ce siège que Charles de Batz-Castelmore, plus connu sous le nom de d’Artagnan trouve la mort. Il est tué d’une balle de mousquet, reçue dans le cou ou au front selon les versions, alors qu’il combat un jour de relâche, en voulant aider de jeunes officiers subissant une contre-attaque sur une demi-lune que ses hommes ont prise la veille. Quatre mousquetaires de sa compagnie se font tuer pour aller rechercher son corps très en avant dans les lignes hollandaises. Louis XIV fait célébrer une messe dans sa chapelle privée et écrit à la Reine : « J’ai perdu d’Artagnan en qui j’avais la plus grande confiance et m’était bon à tout. D’Artagnan et la gloire ont le même cercueil. ».

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Ce procédé, perfectionné par l’adoption des cavaliers de terre et par la pratique du tir à ricochet (apparait au siège de Philippsburg en 1688), reste en application durant deux siècles.

attaque 2Avant d’évoquer le principe d’attaque d’une place forte bastionnée, il peut être intéressant de se remémorer le vocabulaire propre au front bastionné, ainsi que les unités métriques employées.

Glossaire d’un front bastionné

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Les conversions d’unités en toise du Châtelet

Les unités de mesure mentionnées dans l’article sont des mesures de l’Ancien Régime. Elles ont été conservées dans l’article pour ne pas altérer la véracité des informations.

  • 1 pouce = 0,027 mètres ;
  • 1 pied-du-roi = 0,324 mètres ;
  • 1 toise = 6 pieds = 1.949 mètres ;
  • 1 lieue de Paris = 3.898 mètres.

La méthode employée pour l’attaque « d’une place en terrain ordinaire »

Cette méthode est dictée par le souci d’éviter des pertes humaines inutiles. En effet, Vauban a le souvenir que des sept ingénieurs recrutés pour le siège de Montmédy (1657), il est l’unique survivant. Comme au siège d’Ypres (1678), où Louis XIV voulant brusquer l’attaque au risque de compromettre l’armée, Vauban lui répond : « Vous gagnerez un jour mais vous perdrez mille hommes ! » et l’impatience royale cède à la raison de l’ingénieur. Par le souci de la réduction du temps de siège, Vauban fixe à quarante-huit jours, le temps nécessaire pour la prise d’une place en «temps ordinaire».

Ce procédé, Vauban l’a théorisé en douze étapes, et pour vous le rendre plus vivant, Fortification et Mémoire vous le décompose en quinze étapes.

1. Les préparatifs : le siège doit être entamé avec un corps (ou une armée) de siège devant être six à sept fois supérieur à celui du corps de place attaquée, sans tenir compte de l’abondante, et nécessaire, main-d’œuvre auxiliaire locale employée pour les terrassements. Bien approvisionnée, l’armée de siège est aussi bien informée des capacités de défense (hommes, munitions, vivres) de la place à investir. Des reconnaissances, des rapports antérieurs d’espionnage technique ou l’étude d’un plan-relief (s’il s’agit d’une place précédemment perdue) fournissent un nombre d’informations précises et précieuses sur les fortifications ennemies.

2. L’investissement (ou investiture) : l’armée de siège arrivant à pied d’œuvre aux abords de la place, va progressivement la couper de toutes liaisons avec l’extérieur. L’investissement commence par l’installation de postes de cavalerie sur les voies de communications et sur les passages obligés (ponts, gués..) à environ une lieue de l’enceinte. Des détachements de dragons vont empêcher les assiégés de récupérer bétails, fourrage et vivres aux abords de celle-ci.

3. L’installation de l’armée de siège : elle installe son campement entre deux lignes de retranchement ceinturant la place (comme César à Alésia) : la circonvallation (ou circumvallation) et la contrevallation.

La circonvallation doit interdire à une armée de secours d’approcher de la place assiégée et protéger l’armée assiégeante. Des deux lignes, la circonvallation est la plus importante. Cette fortification passagère est construite par des pionniers-paysans (« 15 à 18 000 païsans ») recrutés (« a raison de six sols par jour, et le pain double, cela leur fera prendre patience et les empêchera de déserter ») par milliers dans les villages des alentours et rémunérés. Cette ligne est constituée d’un parapet et d’un fossé. Vauban met à la disposition des ingénieurs six profils différents. D’un principe général, le parapet a entre six à huit pieds d’épaisseur et une hauteur de sept pieds et demi. Le fossé est long de trois à quatre toises et d’une profondeur égale à la hauteur du parapet. La ligne de circonvallation peut être longue de quatre à cinq lieues, correspondant à un cercle moyen de six kilomètres de diamètre autour de la place forte. En 1667, lors du siège de Lille, les assiégeants ont dû creuser vingt-quatre kilomètres de lignes de circonvallation.

Circonvallation planche2

La contrevallation est destinée à prévenir la sortie des assiégés. Cette ligne est réalisée lorsque l’effectif de la garnison assiégée peut menacer l’armée assiégeante. Elle est construite selon les mêmes règles que la circonvallation. Toutefois, comme la contrevallation est censée contenir les assauts d’une troupe moins nombreuse que celle pouvant menacer la circonvallation, les parapets peuvent être moins épais et les fossés moins profonds. Dans les faits, cette ligne fut rarement édifiée.

Face à la ligne de circonvallation, et à cent vingts toises de cette ligne, l’armée de siège installe son camp. Le camp est à l’abri des coups de canon venant de la place assiégée. Il possède une queue (la partie la plus proche de la circonvallation) et une tête (la partie la plus proche de la contrevallation). La queue ne doit pas être à moins de mille quatre cents toises du chemin couvert de la place. Les accès aux lignes sont protégés par des portes et des barrières.

circonvalaltion p1porte et barrière les lignes planches III

Un endroit important du camp est le parc d’artillerie. Le parc d’artillerie est le lieu où l’on entrepose l’ensemble des canons, des mortiers, des boulets, de la poudre et tous les accessoires. Par exemple, le parc d’artillerie peut contenir :

  • 60.000 gros boulets de 24 et de 16 et 20.000 boulets de 8 et de 12, représentant environ 700 tonnes ;
  • 80 pièces « de gros canons bien sain et en bon état » ;
  • 30 à 35 canons de 8 et de 12 ;
  • 18 à 20 canons de 4 « pour les lignes » ;
  • 24 mortiers à bombes ;
  • 15.000 à 16.000 «bombes» et « autant à pierres » ;
  • 40.000 grenades ;
  • 10.000.000 mèches ;
  • 180.000 balles en plomb ;
  • 100.000 pierres à fusil « fortes et bien choisies » ;
  • 30.000 « petites charges à poudre d’un bois dur, pour mettre dans la poche » ;
  • 100 plateformes à canons et 60 pour les mortiers ;
  • 60 affuts de rechange pour les canons et 30 pour les mortiers ;
  • ……

Le parc d’artillerie est placé dans l’endroit le moins exposé du camp et entouré d’une enceinte particulière. Il existe des petits parcs que l’on dispose au plus près « des attaques », où on entrepose les munitions dont on a besoin journellement, ce sont des dépôts intermédiaires.

Dans le camp, on trouve aussi « le magazin » qui renferme le nécessaire aux travaux de terrassement. Il renferme par exemple :

  • deux cents « broüettes » ;
  • deux cents hottes avec des bretelles ;
  • 50.000 sacs à terre ;
  • 40.000 outils « bien emmenchés pour la tranchée » ;
  • des forges ;
  • 2.000 à 4.000 chariots ;
  • ….. .

Les travaux de la ligne de circonvallation et/ou de contrevallation terminés, les paysans sont renvoyés. Cependant, il faut conserver cinq à six cents auxiliaires, dans des ateliers de fascinages, pour confectionner les gabions, les fascines, les sacs à terre… qui sont employés en grand nombre lors des dernières étapes du siège.

Dès la reddition de la place, ces deux lignes sont rasées.

4. Les reconnaissances : les ingénieurs effectuent des reconnaissances pour choisir le secteur d’attaque. Avant Vauban, on attaquait une place forte, comme au Moyen Age, par les courtines. Vauban préfère choisir comme zone pour les tranchées d’attaque, les capitales de deux bastions et celle de la demi-lune intermédiaire ou par les capitales de deux demi-lunes et celle du bastion intermédiaire. Ces axes étant des zones de feux moins denses.

5. Les travaux d’approche : le point de départ des deux premières tranchées (parfois d’une troisième) est fonction de l’environnement dans lequel se situe la place forte à conquérir : au bord ou entourée d’un marais, sur une hauteur, au bord d’une rivière, en bord de mer, en « terrein irrégulier »  … aux ingénieurs d’en trouver le point le plus favorable et le front le moins défendu.

Les ingénieurs marquent par des piquets, les capitales des bastions et celle de la demi-lune (ou des demi-lunes et du bastion) que l’on projette d’attaquer. Lorsque ces bissectrices sont matérialisées, les ingénieurs placent en zigzag les points extrêmes des tranchées à creuser. Elles sont terrassées en zigzag pour éviter les tirs d’enfilade provenant des remparts. Elles s’avancent sur les capitales des deux bastions. Les piquets peuvent être manchonnés avec de la paille pour faciliter les travaux nocturnes. L’ouverture des deux premières tranchées (ou tranchées d’attaque), à environ huit cents toises du chemin couvert, marque le début du siège. Elles s’ouvrent de nuit. Ces deux (ou trois) tranchées d’attaque sont conduites en même temps, car il faut embrasser un front bastionné complet.

Chaque soldat-travailleur est muni de son fusil et d’une fascine (ou de piquets ou d’une pelle ou d’une pioche). Les ingénieurs font porter aux travailleurs leur fascine sous le bras droit, s’ils ont la place à leur droite et sous le bras gauche, s’ils ont la place à leur gauche. Cette disposition, les travaux s’effectuant de nuit, permet aux travailleurs de poser directement leur fascine (au fur et à mesure de l’avancement des tranchées) du côté de la place forte, c’est-à-dire du côté où ils doivent rejeter la terre « pour couvrir la tranchée du feu de la Place ».

Tout doit être exécuté dans le plus grand silence possible : « on ne néglige rien pour en dérober la connoissance à l’ Ennemi. ». Les travailleurs sont disposés par groupe de cinquante, commandé par un capitaine, un lieutenant et deux sergents.

« La vérité est que notre tranchée est quelque chose de prodigieux, embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallées, avec une infinité de tours et de retours, autant presque qu’il y a de rues à Paris. Les gens de la cour commençaient à s’ennuyer de voir si longtemps remuer la terre... ». Jean Racine, Lettre à Boileau, 24 juin 1692 (devant Namur).

Plan du Siège de Namur, juin 1692 par Jean-Baptiste Martin, le vieux (1659 - 1735), musée d'art et d'archéologie du Périgord, Périgueux.Namur-Siege

Après la première nuit, il devient difficile de cacher les travaux à l’ennemi, on monte donc  « la garde de la tranchée, tambour battant », et on se prépare pour les travaux de la seconde nuit. Les travailleurs peuvent encore creuser à découvert, l’éloignement de la place, les met à l’abri des feux. Si tout se déroule conformément aux plans d’attaque, les deux tranchées conduisant à la première parallèle sont terminées, et celle-ci piquetée et commencée.

6. La première parallèle et les premières batteries : parvenu entre quatre cents et trois cent cinquante toises du glacis, qui est la limite de portée des canons, les deux tranchées d’attaque sont reliées par une première parallèle (au front attaqué) ou place d’armes. De la première à la troisième nuit, on termine la première parallèle ou première place d’’armes. Comme elle est destinée à protéger les prochains travaux d’approche, on entame les deuxièmes tranchées d’approche uniquement lorsque la première parallèle est terminée et équipée. La règle veut que l’on avance que si l’on est soutenu. 

La première parallèle. Collection Pierre Rocole.Pour ne pas encombrer les cheminements, on place l’artillerie et on masse à couvert troupes et matériels à l’intérieur de petites places d’armes situées sur la première parallèle. En cas de sortie des assiégés, ces vastes tranchées parallèles vont permettent aux attaquants de se porter rapidement d’un point à un autre.

L’artillerie est employée pour :

  • chasser l’ennemi des dessus de la place ;
  • ruiner les maçonneries ;
  • détruire son artillerie ;
  • percer les voûtes des magasins à poudre ;
  • ruiner et mettre le feu aux principaux monuments de la ville ;
  • fatiguer les habitants afin « qu’ils pressent la Garnison de se rendre, par la crainte d’une plus grande résistance ne fasse ruiner la Ville entièrement. ».

Les premières batteries sont installées à partir de la première parallèle. Les ingénieurs les positionnent en imaginant le prolongement des faces des bastions attaqués jusqu’à ce quelles coupent la première parallèle, de même que les faces de la demi-lune. La construction des batteries, leur placement et le nombre de pièces sont du ressort des Officiers de l’Artillerie et de l’ingénieur principal en charge du siège.

Les plateformes d’artillerie sont :

  • en avant de quarante à cinquante toises de la première parallèle, soit à environ deux cent cinquante toises de la Place ;
  • entourées d’une sape et munies d’un parapet ;
  • parallèles aux pièces de la fortification qu’elles doivent battre ;
  • prévues pour utiliser le tir à ricochet ;
  • composées de batteries à canons et de batteries à mortiers.

L’artillerie va utiliser le tir à ricochet pour tenter de renverser l’artillerie des bastions. Ce tir s’effectue avec des charges réduites de manière à obtenir des trajectoires courbes et un tir légèrement plongeant.

Canons et mortiers sont placés de telle sorte que les faces du bastion et de la demi-lune ayant des vues sur les travaux d’approche puissent être prises en enfilade.

Les pièces d’artilleries employées pour le siège :

Types de bouches à feu

Emploi

Canons de

33 Pour battre en brèche les défenses maçonnées et particulièrement les bastions, et pour faire sauter les batardeaux.

24

Pour battre en brèche de près (200 mètres au plus) et à grande cadence de tir (90 à 100 coups par jour).
16 et 12 Contre les chemins couverts, les cavaliers les épaulements de batteries.
8 Pour tirer à boulets rouges à l’intérieur des défenses, et pour défendre les tranchées et les boyaux.
4 Contre les chemins creux et les trouées, et pour couvrir les entrées et les approches du camp.

Mortiers de

18 et 12 pouces Pour détruire les stocks de toute nature des assiégés.
8 pouces Contre les ouvrages et les chemins couverts.
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A suivre…. .

 

 

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