Vauban ou l’attaque raisonnée (2/2)

attaqueDans une première partie, nous nous sommes intéressés à l’art du siège, à ses premières étapes et à l’artillerie de siège. Dans cette seconde partie, nous en verrons les dernières étapes, puis les manuscrits de Vauban relatifs à l’art de l’attaque des places fortes.

Avant de continuer les principes d’attaque d’une place forte bastionnée, il peut être intéressant de se remémorer le vocabulaire propre au front bastionné, ainsi que les unités métriques employées avant la Révolution (après 1668). Pour cela, se reporter à première partie de cet article. [Vauban ou l’attaque raisonnée (part.1/2)].

6. Le prolongement des tranchées d’attaque : l’avancée vers la place se poursuit désormais à portée de ses canons. Les soldats et les travailleurs qui commencent à être à découvert creusent en se protégeant avec des gabions, des fascines et des mantelets, c’est la technique dite « de la sape ». La sape est lente, mais continue, de jour comme de nuit.

Ce terme de « sape » dans la guerre de siège a le sens de travailler à l’abri d’un gabion ou d’un mantelet. Ce sont « les sapeurs » organisés en brigade qui vont entrer en action. Une sape bien conduite, « chemine en terrain ordinaire » de trente-cinq à quarante et une toises en douze heures de travail.

Description d'une sape. Planche 8 duLes huit sapeurs constitués en brigade vont creuser en avançant les uns derrière les autres :

  • le premier pousse devant lui, en direction de la place forte, un mantelet, pour se prémunir des coups de fusil ; il avance de l’espace nécessaire pour disposer sur le côté un gabion ; ce sapeur creuse un fossé d’un pied et demi de profondeur et autant en largeur ; la terre de ce fossé sert à remplir ce premier gabion posé ; il fait de même avec un second et ainsi de suite « jusqu’à ce qu’il soit las de cette opération » ;
  • le second sapeur, qui suit le premier, élargit le fossé de six pouces du côté opposé aux gabions et à la profondeur d’un demi-pied ; la terre sert toujours à remplir les premiers gabions apportés par le premier sapeur ;
  • le troisième sapeur, élargit le fossé d’un demi-pied et autant pour la profondeur ;
  • le quatrième sapeur, continue d’élargir et de creuser la tranchée d’un demi-pied ; ce sapeur, aidé du précédent dispose des fascines sur les gabions et les fait tenir à l’aide de crocs ;
  • les autres sapeurs de la brigade fournissent les gabions, les fascines, les crocs, les fagots de sape (pour couvrir les jointures), les sacs à terre et tous les outils utiles au creusement de la tranchée ;
  • les huit sapeurs se relaient à tour de rôle en tête de tranchée.

A ce moment, la tranchée a trois pieds en largeur, comme en profondeur. La terre récupérée suffit à remplir les gabions et à confectionner un parapet « qui ne peut plus être percé que par le canon ».

On trouve trois types de sape :

  • la simple ou sape est une sape à un parapet ;
  • la sape double possède un parapet de chaque côté ; elle est employée lorsque la tranchée est vue des deux cotés par la place ;
  • la sape volante est une sape non exposée aux coups de l’ennemi ; elle est utilisée lorsque l’assaillant veut avancer « promptement sur l’ouvrage ».

 La sape prend à nouveau le nom de tranchée lorsqu’elle :

  • a atteint un niveau de protection suffisant pour y faire venir les travailleurs qui vont lui donner la largeur et la profondeur d’une tranchée ;
  • sert de chemin d’accès à la place, aux places d’Arme ou si elle doit contenir des troupes.

Différents profils de tranchées. Planche 77. La deuxième parallèle et les deuxièmes batteries : au-delà de la première parallèle, les deux tranchées progressent jusqu’à cent cinquante toises de la contrescarpe, où l’on établit une deuxième parallèle.

Attaque d'une place entourée de fausses braiesSur cette deuxième parallèle, les nouvelles batteries sont orientées de manière à pouvoir pratiquer le tir à ricochet et utiliser des mortiers à bombes. Dans certains cas, le tir pour faire une brèche dans les parties hautes du rempart peut débuter.

Vauban a développé une technique de tir par ricochet détruisant une batterie de canons en un seul tir. En disposant ses pièces de manière à prendre en enfilade la batterie adverse et en employant de petites charges de poudre, un boulet peut avoir plusieurs impacts, comme s’il rebondissait, et ainsi balayer d’un seul coup, toute une ligne de défense au sommet d’une courtine ou dans un bastion, canons et servants à la fois.

Nouvelle image (3)mesures à ricochets

A partir de cette époque, Vauban, en défenseur, trouve la parade à son innovation en construisant des traverses perpendiculairement aux remparts, interdisant le ricochet et le tir de travers en enfilade.

8. Le prolongement des tranchées d’attaque : de la deuxième parallèle partent trois boyaux axés respectivement sur les capitales des deux bastions attaqués et de la demi-lune intermédiaire. Sur ces boyaux se greffent des tronçons de parallèles ou demi-places d’armes pour les batteries.

9. La troisième parallèle : parvenu au pied du glacis de la place, à trente ou quarante toises du chemin couvert, on établit la troisième et dernière parallèle, fermée à ses deux extrémités par deux batteries placées face aux deux demi-lunes latérales. A partir de celle-ci, les attaques vont viser la prise du chemin couvert, première étape vers la mise en brèche du corps de place principal. L’attaquant va s’enterrer dans des tranchées plus profondes pour être à l’abri des feux du chemin couvert

Attaque d'une place entourée de fausses braies10. Le couronnement du chemin couvert : c’est la première prise de contact avec l’assiégé qui se bat sur cette première ligne de défense qu’est le chemin couvert, sur les contrescarpes. On débouche de cette troisième parallèle, sur les angles saillants du chemin couvert du front attaqué.

Profil d'une tranchée avec ses traverses. Planche 10L’approche sur le glacis peut prendre plusieurs formes suivant les circonstances ou suivant la position des ouvrages qui le défendent.

De manière commune, on fait des zigzags sur l’arête du glacis jusqu’à l’angle saillant du chemin couvert. Cette sape qui chemine de chaque côté du chemin couvert (sur la crête du glacis) est une « sape double » munie de traverses pour se prémunir des tirs d’enfilade venus des bastions voisins. Lorsque l’on est parvenu à la moitié ou aux deux tiers du glacis, on fait de part et d’autre, deux nouvelles sapes qui embrassent les deux côtés du chemin couvert, auxquels, elles sont à peu près parallèles. On donne à ces sapes dix-huit à vingt toises de longueur pour cinq toises de largueur, puis on termine leur extrémité par un crochet pour contrer les tirs d’enfilades.

Sur ces sapes, on élève des parapets hauts d’environ huit ou neuf pieds au-dessus du glacis, et avec des gabions on construit trois banquettes de tir. Le soldat installé sur la banquette supérieure domine le chemin couvert. Dominés, les soldats ennemis n’ont d’autres choix que de se retirer. Cet ouvrage se nomme le cavalier de tranchée.

Une fois le cavalier de tranchée correctement construit, il devient aisé de pousser la tranchée jusqu’à l’angle saillant du chemin couvert et d’établir à la pointe de cet angle et sur le haut du glacis, un petit logement en arc de cercle, duquel on peut chasser définitivement l’ennemi de la place d’armes saillante du chemin couvert.

Pour faire abandonner le chemin couvert et les places d’armes aux défenseurs, les assaillants peuvent employer « les bombes à ricochet » et des batteries de pierriers qui envoient une grêle de cailloux sur les défenseurs.

Maître du chemin couvert, il convient de s’établir solidement sur le haut du glacis et d’y installer les batteries nécessaires pour détruire l’ouvrage attaqué.

11. Préparation de l’assaut par les batteries de brèches et par la prise de la demi-lune : l’ennemi chassé du chemin couvert, l’assiégeant va y installer ses batteries pour ruiner les défenses de la place et y faire une brèche.

L’investissement de la demi-lune (C – plan ci-dessus) est indispensable avant de pouvoir parvenir au corps de la place. Elle est défendue par les faces des bastions (A et B – plan ci-dessus) la flanquant. Il faut donc établir des batteries, placées en e et en c (plan ci-dessus) sur le chemin couvert face à chaque face de la demi-lune, comme sur la face de chaque bastion défendant la demi-lune, on emploie le tir à ricochet. On installe également des batteries en d (plan ci-dessus) de chaque côté de la pointe de la demi-lune de manière à y pratiquer une large ouverture, créant une brèche dans sa pointe. Chaque batterie comporte quatre à cinq canons.

Lorsque la demi-lune est prise, on peut disposer des batteries présentes en e, les positionner en c pour battre les bastions A et B.

Pour battre les bastions A et B, des batteries sont placées en i, « elles doivent être d’un aussi grand nombre de pièce que l’espace peut le permettre » et pour faire une brèche dans les pointes des bastions, on place des batteries de sept à huit canons en h.

Toutes les batteries sont placées sur le haut du chemin couvert. Leurs embrasures sont étudiées pour que les pièces puissent disposer d’un débattement suffisant pour embraser un secteur de tir important, comme d’être à même d’effectuer un tir plongeant jusqu’aux bas des revêtements des bastions et de la demi-lune.

Il convient aussi de s’assurer, par sondage, que l’ennemi n’a pas disposé de fourreaux de mines sous les batteries. La construction de ces batteries est dangereuse puisque directement sous le feu de l’ennemi, on masque donc « par des sacs à laine ou autre chose, qui cache les travailleurs à l’ Ennemi ».

Pour faire une brèche, il faut faire tirer toutes les pièces ensemble et vers le même endroit. On doit toujours «battre» le plus bas possible et continuer ainsi jusqu’à ce que l’on voie tomber la terre du rempart qui est derrière le revêtement. Toutes les pièces tirant ensemble au même endroit sont bien plus efficaces que si elles tirent les unes après les autres : l’ébranlement n’en n’est que plus considérable.

Les batteries dites « de brèche », protégées par des tirs de contre-batteries, pratiquent deux saignées verticales jusqu’au sommet du mur d’escarpe. Ces saignées sont reliées entre elles par une saignée horizontale qui ouvre la brèche. « Brûlons plus de poudre, versons moins de sang » écrit Vauban ; il faut mille coups de canon à bout-portant pour faire crouler la maçonnerie de l’escape. C’est par cette brèche que l’assaillant va pénétrer dans la demi-lune, les bastions et la place.

Pendant que l’on s’occupe à se rendre maître de la demi-lune, on travaille dans le même temps à descendre dans le fossé des bastions, face au tiers des faces de l’ouvrage attaqué à partir de l’angle flanqué du bastion

12. L’attachement du mineur : si les « batteries de brèche » ne sont pas efficaces ou impossibles à mettre en œuvre, on pratique une sape traversant le fossé jusqu’à l’escarpe, où un mineur va y creuser un fourreau de mine.

Pour préparer le travail du mineur, on lui ménage, au canon, un enfoncement de cinq à six pieds dans le revêtement de l’escarpe de sorte qu’il soit à couvert. Celui-ci procède à l’enlèvement des décombres de façon à aménager un espace suffisant pour y accueillir deux autres mineurs qui l’aide à déblayer les terres de la galerie.

L'attachement du mineur et les outils de mineurs. Planche XVII du traité de l'attaque des Places de Vauban.Le ou les mineurs font l’objet de « toutes les attentions » de la part des défenseurs qui envoient « une grêle de pierres, de bombes, de grenades, etc…qui empêche qu’on aille au secours du mineur ». L’artillerie des assiégeants essaye de tirer directement sur cette courtine pour empêcher les défenseurs de s’y maintenir. 

Une fois, à l’intérieur du rempart, les mineurs peuvent travailler « diligemment » à la galerie. Les mineurs se relaient de deux heures en deux heures. Ils aménagent la galerie en creusant, de part et d’autre, deux autres petites galeries, de douze et quatorze pieds au bout desquelles ils creusent deux fourreaux dans chaque. Ils donnent ensuite un foyer commun aux quatre fourreaux. Les explosions simultanées de ces quatre fourreaux donnent une brèche très large et « très spacieuse ». Si l’on décèle la présence de galeries ou de contremines dans le rempart, il faut s’en emparer ou y chasser les mineurs ennemis.  

Différentes sorties de mines. Planche XVIII du traité de l'attaque des Places de Vauban.On peut également réaliser des mines à cinq, six voire huit chambres pour abattre un pan entier d’une courtine.

Différentes sorties de mines. Planche XIX du traité de l'attaque des Places de Vauban.Les contremines : les mines pratiquées par l’assiégé lui permettent de retarder les travaux d’approches de l’assiégeant, car à l’abri de ses coups, les mineurs peuvent « aller pour ainsi dire en sureté ». Tandis que les assiégeants « qui n’ont pas la même connoissance du terrein » lorsqu’ils utilisent les mines, ne peuvent avancer qu’à tâtons, et ce n’est que par chance qu’ils peuvent trouver les galeries de contremines de l’assiégé.

Les contremines peuvent aller assez loin vers les parallèles, ainsi pour les détecter, on creuse dans la troisième parallèle, des puits (si le terrain le permet) de dix-huit à vingt pieds de profondeur pour gagner les dessous des galeries de contremines. Du fond de ces puits, on creuse des galeries en direction du chemin couvert, pour chercher celles de l’ennemi, par sondage par l’intermédiaire de longues aiguilles de fer. Si une galerie est découverte, au-dessous, on pratique une ouverture dans laquelle « on jettera quelques bombes…. Qui en feront déserter l’ Ennemi, et qui ruineront sa galerie ». Si on ne parvient pas à découvrir les galeries ennemies, on pratique « des petits rameaux » à droite et à gauche, au bout desquels on fait de petits fourreaux pour ébranler les terres alentour, et par voie de conséquence écrouler les galeries et les fourreaux des assiégés. Il existe aussi la solution de faire « couler quelque ruisseau dans ses galeries », en creusant des puits dans les environs et en créant un ruisseau. Cette méthode est employée avec succès au siège de Turin en 1706.

L’ennemi dispose souvent des fourreaux de mines sur le haut des glacis à quatre ou cinq toises de la palissade du chemin couvert. L’assiégeant peut éventuellement se servir sur le glacis proche du chemin couvert de l’entonnoir résultant de l’explosion d’un fourreau de mine pour y construire « un logement » et de celui-ci, progresser vers le chemin couvert

13. La descente au fossé : en même temps que l’on installe les batteries sur le chemin couvert, on prépare la descente dans le fossé de la demi-lune.

Les fossés, en fonction de leur nature, réclament des attentions différentes. Ils peuvent être :

  • secs ;
  • remplis d’eau dormante ;
  • remplis d’eau courante ;
  • remplis d’eau par la volonté de l’assiégé par le jeu d’ouverture d’écluses la retenant.

Si le fossé est sec et « fort » profond (de vingt-cinq à trente pieds), la descente peut s’effectuer par une ou plusieurs galeries souterraines, passant sous le chemin couvert et aboutissant au fond du fossé. On en commence l’ouverture vers le milieu du glacis. Ces galeries se font comme celles d’une mine : « les terres en sont soutenuës par des étançons et par des madriers ». Les galeries sont dirigées de sorte qu’elles débouchent dans le fond du fossé, en face de l’endroit où la brèche sera réalisée.

Si le fossé est sec et peu profond (de douze à quinze pieds), la descente s’effectue par une sape couverte et épaulée de fascines et de terre, « pour éviter les pierres et les grenades que l’ Ennemi peut jeter dessus ». Elle coupe le parapet du chemin couvert et s’enfonce dans celui-ci jusqu’au fond du fossé.

On exécute généralement deux ou trois descentes, assez proches les unes des autres, pour un même fossé.  

Si le fossé est plein d’eau dormante, on réalise une sape dans la contrescarpe, bien protégée et bien couverte, jusqu’au bord de l’eau. Pour passer ce fossé, on fait un pont avec des fascines. On place dans la sape un nombre d’hommes suffisant pour réaliser une chaîne de sorte à pouvoir se passer les fascines de main en main. Celles-ci sont jetées dans le fossé pour s’en faire un épaulement du côté de la place qui a vue sur le passage. Une fois abrité, on jette dans le fossé suffisamment de fascines pour avancer de quelques pas. On les pose en différents sens et on les recouvre de terre pour qu’elles s’enfoncent plus aisément. On maintient l’ensemble, par de longs piquets. Au fur et à mesure que le passage avance, on fait progresser l’épaulement et ainsi de suite.

Si le fossé est traversé par de l’eau courante, on peut tenter de détourner le cours d’eau qui l’alimente ou prendre la méthode ci-dessus en renforçant l’ancrage des fascines et s’appuyer sur la brèche (faite par le canon ou en réalisant une mine) pour jeter un pont entre celle-ci et le passage de fascines.

Si le fossé est inondable par un lâcher d’eau provenant d’écluses, on s’attache à les rendre inopérantes dès le début du siège.

Quelle que soit la nature du fossé, il s’agit d’un travail long et périlleux sous les feux de l’ennemi, qui peut aussi tenter une sortie pour repousser les assiégés puisque lui aussi peut profiter de la sape pour attaquer. Ces travaux sont généralement réalisés sous la protection de l’ensemble des batteries disponibles sur le chemin couvert.

14. L’assaut : Vauban impose l’assaut en plein jour pour éviter la confusion, car écrit-il  :   « Dans toutes les entreprises de nuits périlleuses, il n’y a jamais que les braves d’ ordinaire, et en petit nombre, qui fassent leur devoir ; tous les autres, en bien plus grand, se cachent tant qu’ils peuvent ou ne vont qu’autant qu’ils sont éclairés et vont mal », sauf s’il est envisagé de mener un assaut « de vive force ». Ce sont les grenadiers et les mousquetaires qui conduisent l’assaut.

L'attaque de la demi-lune et de ses bastions latéraux. Planche XI du traité de l'attaque des Places de Vauban.La prise de la demi-lune : le passage du fossé de la demi-lune réalisé et la brèche ayant une étendue de quatorze à quinze toises, on se prépare à monter à l’assaut. Auparavant, il faut rendre l’éboulement de la brèche praticable pour l’assaut, pour cela on adoucit au canon ou à la bombe son talus. Pour encore plus de facilité, « on y fait aller quelques mineurs, ou un sergent et quelques Grenadiers, qui avec des crocs aplanissent la brèche.». Le feu de contre-batterie empêche l’ennemi de tirer sur les travailleurs.

Au commandement, le feu cesse, on fait avancer deux ou trois sapeurs sur la brèche, où ils préparent des espèces de petits couverts pour d’autres sapeurs. Lorsque ceux-ci sont prêts, d’autres sapeurs arrivent et agrandissent petit-à-petit ces couverts ou petits logements  vers les hauts de la brèche (la pointe) pour réaliser un logement fortifié que l’on nomme un nid de pie. Il s’agit d’une nouvelle petite place d’armes, dont le nom vient de la forme même que présente l’excavation de la brèche après la chute de l’escarpe et du terrassement qu’elle supporte. Si l’ennemi tente de chasser les sapeurs, le feu des batteries reprend et lorsque l’ennemi quitte la brèche, « les sapeurs retournent à leur travail ».

Le travail continue jusqu’à ce que le logement soit en état de contenir les troupes d’assaut et de résister aux attaques de l’assiégé. Ce logement a la forme d’un arc de cercle sur toute la largeur de la demi-lune, dont la concavité est tournée vers la place. Les extrémités de ce logement sont terminées par deux tranchées le long des faces de la demi-lune, sur son terre-plein. Le risque est que l’ennemi ait totalement miné cette demi-lune.

Si la demi-lune est pourvue d’un réduit de demi-lune et en fonction de la qualité de ce réduit, le temps d’investissement de cet ouvrage est rallongé.

La prise des bastions du front de l’attaque : pendant que l’on s’affaire à prendre la demi-lune, on travaille aussi aux descentes du fossé des bastions. On procède de la même manière que pour la demi-lune (la descente des fossés et l’ouverture des brèches). On se sert parfois de la mine pour augmenter les brèches et à « cet effet on y attache le Mineur » (cf étape 12).

Disposition et explosion d'une mine dans un rempart. Planche XVI du traité de l'attaque des Places de Vauban.Comme pour la demi-lune, on monte à l’assaut en employant le système des logements ou par « une troupe pour s’y établir de vive force ». Lorsque l’on décide de donner l’assaut aux bastions, on stocke « un amas considérable de matériaux » au plus près des brèches pour qu’on puisse de main en main les amener rapidement en haut du bastion dès que l’ennemi en aura été chassé.

Les places d'armes. Planche VIII du traité de l'attaque des Places de Vauban.Dès les troupes prêtes, on « fait jouer les mines ». Lorsque la poussière est retombée, les grenadiers montent (« s’ébranlent ») à l’assaut de la brèche, baïonnette « au bout du fusil », suivis du reste des troupes. La baïonnette à douille, qui permet de tirer est employée pour la première fois en 1693 au siège de Charleroi; auparavant on employait la baïonnette droite (à bouchon ou à anneau), qui enfoncée dans la gueule du mousquet ou dans le canon du fusil (1703) rend le tir impossible.

Si l’ennemi a conservé des fourreaux intacts, c’est à ce moment qu’il les fait sauter. Il fait aussi « tomber sur les assaillants tous les feux d’artifice qu’il pourra imaginer et il leur fera payer le plus cher qu’il pourra, le terrein qu’il leur abondonnera sur le haut de la brèche ». Une fois le haut de la brèche conquis, on construit rapidement un logement comme celui de la demi-lune. On pourra faire monter sur la brèche le canon pour détruire les retranchements intérieurs, mais aussi envoyer des bombes, qui vont causer des ravages sur les troupes massées en nombre dans ces retranchements et des pierriers « d’un usage excellent par la grêle qu’ils font tomber dans ces ouvrages, qui tuent et estropient beaucoup de monde ». Souvent, acculé dans “ses derniers retranchements”, l’ennemi choisit de se rendre.

Mais la supériorité des assiégeants doit vaincre tous les obstacles, car les assiégés ne peuvent résister à un deuxième ou à un troisième assaut. Si aucun retranchement n’est prévu à l’intérieur du bastion, l’assiégé « ne prendra gueres le pari de soutenir un assaut, qui l’exposeroit à être emporté de vive force, à être prisonnier de guerre, et qui exposeroit aussi la ville au pillage du soldat », il « battra la chamade », c’est-à-dire qu’il demandera à se rendre sous certaines conditions.

Souvent, l’assiégé a préparé des retranchements dans le centre ou à la gorge des bastions qui le mettent en état de soutenir un assaut du corps de la place forte.

Phase finale du siège.15. La chamade et la reddition des assiégés : à cette phase du siège, le gouverneur de la place estime souvent que la partie est perdue. Il fait battre « la chamade », le ra particulier des assiégés, et hisser le drapeau blanc pour négocier. Des garants sont échangés pendant les pourparlers et l’établissement des actes de capitulation. La garnison sort ensuite, selon les us, avec les honneurs, tambours battants, enseignes déployées, « balle en bouche et mèche allumée par les deux bouts » (armes chargées). Sinon, pour l’attaquant, il faut renouveler toutes ou parties des opérations précédentes pour chacun des obstacles successifs de la défense, retardant d’autant plus la prise de la place. Plus les assiégés sont en état de se défendre, moins ils obtiennent des conditions avantageuses, donc moins honorables. Toutefois, une défense vigoureuse peut entraîner le respect de l’attaquant et souvent l’engager à accorder au Gouverneur les honneurs de la guerre, dus à sa bravoure et à son intelligence tactique.

Résumé de l’attaque d’une place en forte en six maquettes

Le musée des Plans-Reliefs propose aux visiteurs le résumé de la prise d’une place forte en six maquettes.

  • maquette n°1 : le siège d’une ville débute par son encerclement et par l’installation du campement de l’armée de siège. Implanté à environ 2.400 mètres de la place forte, hors de portée des tirs d’artillerie, le camp regroupe l’hôpital de siège, les troupes, les magasins à vivre et à munitions, les armes et tout le matériel nécessaire aux travaux de siège.
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  • maquette n°2 : à partir du campement, des galeries sont creusées vers le plus faible de la place forte. Ce secteur d’attaque comprend généralement deux bastions et la demi-lune intermédiaire. Le creusement des galeries, exécuté par des hommes de corvée et des sapeurs reconnaissables à leur tenue bleue, s’effectue suivant une trajectoire correspondant à la pointe des bastions. Des piquets régulièrement implantés matérialisent cette ligne à partir de laquelle les tranchées sont tracées en zigzag pour éviter les tirs d’enfilade. Les terres sont rejetées systématiquement du côté de la ville, afin de former un parapet de protection. Les troupes, les armes et le matériel peuvent ainsi progresser à couvert. Arrivés à six cents mètres de la place forte, à la limite de portée de tir des canons de la ville, les deux boyaux de circulation sont reliés par une galerie circulaire, dénommée première parallèle.
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  • maquette n°3 : à partir de la première parallèle, l’avancée des boyaux de tranchée se poursuit de la même manière. De nuit, on enflamme le sommet des piquets employés pour déterminer la trajectoire à suivre. Arrivé à 350 mètres de la place forte, on établit une deuxième parallèle. A peu de distance de cette ligne, on installe des demi-parallèles, accueillant les batteries de tir destinées à faire brèche à la pointe des bastions et à détruire les canons situés sur leurs flancs, menaçant les travaux d’approche. De la deuxième parallèle partent trois boyaux axés sur la pointe des deux bastions et de la demi-lune intermédiaire.
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  • maquette n°4 : la progression continue jusqu’au pied du glacis, à environ quarante mètres de la place forte. Là, on installe la troisième et dernière parallèle, embrassant seulement le front d’attaque. Puis des cavaliers de tranchée sont creusés. Dotés d’un parapet, ils permettent de protéger les grenadiers chargés de libérer le chemin couvert de ses défenseurs. Lorsque le chemin couvert est libre, les assaillants le couronnent d’une série de batteries de tirs, certaines étant destinées à faire brèche et d’autres à viser les flancs et faces des bastions et à détruire les canons des défenseurs.

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  • maquette n°5 : l’attaque de la ville débute par la prise de la demi-lune, ouvrage le plus avancé de la place forte. Les assaillants y installent des batteries de tir. La descente vers les bastions peut alors être entreprise. Lorsqu’une brèche est pratiquée à la pointe du bastion, on estime que mille coups à bout portant sont nécessaires pour faire crouler les maçonneries, on accède à cet ouvrage par une galerie souterraine de plan incliné, pratiquée depuis le milieu du glacis et aboutissant au fond du fossé. La traversée du fossé se fait par une galerie ou sape double, dont le dessus et les côtés sont renforcés par des fagots de bois pour protéger les assaillants des tirs des défenseurs.
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  • maquette n°6 : lorsque la brèche peut être consolidée sans danger, les troupes assiégées ont été refoulées par les canons des assaillants, les bastions sont pris d’assaut. À ce moment des opérations, le gouverneur de la place forte décide généralement de capituler. La ville peut être alors totalement investie.
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Le film de l’attaque d’une ville fortifiée en vidéo.

Les grandes innovations apportées par Vauban à la guerre de siège

  • L’emploi des parallèles, premier perfectionnement, mis en œuvre au siège de Maëstricht en mai 1673.
  • Les cavaliers de tranchées, second perfectionnement, utilisés au siège de Luxembourg en 1684.
  • La brèche pratiquée par les canons.
  • La mise en place des batteries parallèlement aux faces des bastions et donc perpendiculairement aux canons de la défense.
  • L’invention du tir à ricochet : une faible charge de poudre permet au boulet « d’enjamber » les parapets et de faire une série de rebonds renversant plusieurs canons d’un seul coup, essayé pour la première fois au siège de Philippsbourg (1688), le procédé est perfectionné au siège d’Aleth (1697).

Les Traités d’attaque des places fortes

C’est en révolutionnant les méthodes d’attaque des places fortes, dont le principe est aussitôt repris par ses adversaires, que Vauban est amené à concevoir une évolution de la fortification. Cette méthode est théorisée dans un premier traité d’attaque des places : “Mémoire pour servir d’instruction dans la conduite des sièges et la défense des places”. Ce mémoire est composé à la demande de Louvois en six semaines. C’est un bilan théorique de la guerre de Dévolution (de 1667 à 1668) qui a vu des places modernes comme Charleroi ou des grandes villes comme Lille revenir à la couronne de France. Ce mémoire préfigure “Le Traité des sièges et de l’attaque des places”, que l’ingénieur devenu maréchal (en 1703) rédige en 1672 à l’intention du Dauphin. Il est publié une seule fois en 1740 et passe inaperçu au profit du célèbre “Traité de l’attaque des places”, destiné à l’instruction du duc de Bourgogne, le petit fils de Louis XIV. Il est publié en 1704 (au début de la guerre de Succession d’Espagne) et diffusé depuis 1737 dans de multiples éditions.

« C’est de cet art terrible que j’entreprends d’écrire, non en terme élégants ni polis, je n’en suis pas capable, mais en homme à qui 52 ans d’expérience et d’application joints à beaucoup de réflexions ont appris quelque chose. Heureux si le zèle très ardent que j’ay pour le service du Grand Roy pour qui j’écris, peut produire quelque chose qui puisse être utile à lui, à ses descendants et aux belliqueuses troupes qui font gloire de porter ses étendards. Je ne sais pas si je réussirai, mais on verra du moins. » Vauban, Traité de l’attaque des places, 1703-1704.

Tout au long du XVIIIe siècle, les ingénieurs en suivent les règles et rédigent des plans de siège fictifs pour évaluer la puissance des places fortes et étudier leurs points faibles. Dans le cadre d’une stratégie globale, cette économie des forces représente un atout majeur pour la défense : d’un côté toutes les forces d’un État sont concentrées sur le siège, de l’autre, une garnison réduite laisse intactes les armées du pays dont on assiège une place.

Le siège, un compromis entre l’art et la technique

Petit à petit, les sièges se sont dotés de règles, à l’instar du théâtre classique, car l’effet militaire recherché est doublé d’un effet psychologique sous-tendu par une médiatisation appropriée. Ils constituent un spectacle grandiose : assiégeants et assiégés confondus. Plusieurs dizaines de milliers d’acteurs, avec de très nombreux chevaux et une puissante artillerie, sont là pour la gloire du roi et la ruine morale et matériels de ses ennemis. Le souverain paraît souvent en personne, suivi de la Cour, et les courtisanes « y ont leurs obligations ».

Les règles établies comportent :

  • une introduction : l’ouverture solennelle de la première tranchée sous la présidence du commandant de l’armée d’investissement ;
  • le siège proprement dit et, comme autant d’actes : les trois parallèles, les descentes au fossés…..ainsi que l’assaut final suivi de la reddition de la garnison de la place, annoncée par la chamade, sorte de couplet final ;
  • en épilogue : le défilé honorable, drapeaux déployés, mèches allumées, de la garnison qui vient de se rendre.

Vauban n’est jamais présent sur les tableaux (il est sous les ordres du roi, du Duc de Bourgogne ou d’un autre maréchal). Vauban est écarté à la fin de sa carrière à cause de son âge et parce qu’on le considère comme trop défensif, mais aussi parce que sa méthode manque de bravoure, d’éclat : trop de boue, trop de terrassement.

La méthode perdure

Le siège victorieux de la citadelle d’Anvers par les armées française et anglaise, mené par le général Haxo, en 1832, constitue, plus d’un siècle après la mort de l’illustre ingénieur, la plus parfaite illustration donnée au « siège à la Vauban ».

De même, la prise de la ville de Strasbourg, lors de son siège du 23 août au 28 septembre 1870, est le témoin du dernier siège classique, mêlé aux techniques d’attaque de la guerre moderne (la ville connut d’incessants bombardements extrêmement destructeurs pendant cinquante jours).

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L’article de fortification et mémoire intitulé : les reliefs de l’Histoire , consacre un chapitre à Strasbourg (son plan-relief, ses différentes enceintes, ainsi qu’une vidéo sur son plan-relief).

Le plus de Fortification et Mémoire :

Le Traité De L’Attaque Des Places. Cliquez.

Nous espérons que cet article vous aura intéressé tout autant qu’il fut passionnant pour nous à écrire. En tout cas, Fortification et Mémoire est heureux de vous faire partager le fruit de son travail.

 Sources

Bibliographiques

  • Places fortes, bastion du pouvoir. Nicolas Faucherre. 1990.
  • Les grands personnages de l’histoire : Vauban. N°1. Avril – mai – juin 2004.
  • Forteresses de l’Empire. Philippe Prost.1991.
  • Traité de l’attaque des places. Guillaume Le Bond, professeur de mathématiques des Pages de la Grande Écurie du Roy. 1743.
  • Traité de l’attaque et de la défense des places. Vauban. 1704.
  • Louvois, l’artillerie et les sièges. Michel Decker. Histoire, économie et société. 1996.
  • 2000 ans de fortification française. Volume 2. Pierre Rocolle.
  • Histoire de la Fortification jusqu’en 1870. Tome 1. Paul Émile Delair. 1882.

Internet

  • wikipédia.com.
  • gallica.fr.
  • jeantalon-tpe-besancon-pionteck.blogspot.fr.
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