Quand la Tour ne tint qu’à un fil…(2/2)

Une révolution technique : la triode

Reprenant les travaux de Sir Ambrose Fleming et de Lee de Forest, l’équipe de Ferrié, notamment le professeur Henri Abraham, développe en 1915, malgré les difficultés liées à la conjoncture, la première lampe à trois électrodes française ( triode baptisée lampe T.M. pour télégraphie militaire). Ces premières lampes (ou tubes à vide) à montage vertical et culot à vis restent fragiles et supportent difficilement les transports, mais vont permettre d’allonger les distances des liaisons et de développer les systèmes d’amplification, de radiogoniométrie et d’écoutes. La durée de vie de ces composants est relativement courte (quelques centaines d’heures).

En octobre 1915, est déposé un brevet français d’une triode baptisée « la loupiote » !

Cette triode T.M. est mise en production de novembre 1915 jusqu’à la fin de la guerre dans les usines Grammont (marque FOTOS) à Lyon. François Grammont, l’administrateur de la société éponyme, suite à une intervention du colonel Ferrié, est démobilisé pour veiller au bon fonctionnement de son usine. Une chaîne de fabrication est également mise en œuvre à la Compagnie Générale d’Électricité à Ivry (marque Métal) en avril 1916, puis reprise par la Compagnie Générale des Lampes Métal, la Radiotechnique et la Société indépendante de T.S.F. (S.I.F.).

La lampe se présente sous la forme d’une ampoule en verre sphérique, comparable aux lampes à incandescence de l’époque, avec un queusot sur son dessus. Le support est à quatre broches montées sur une embase en porcelaine cerclée d’une bague de cuivre (en laiton après la guerre). Le montage des électrodes est du type horizontal. La cathode est un filament en tungstène de 0,06 millimètres de diamètre. La grille en fil de molybdène qui l’entoure se présente sous la forme d’un boudin de 0,3 millimètres de diamètre. Enfin, une plaque cylindrique ou anode en nickel entoure le tout.

Avec ces lampes T.M., il est devenu possible de construire des émetteurs à ondes entretenues. Ces ondes permettent de concentrer l’énergie dans un spectre étroit en améliorant (par rapport aux ondes amorties) le rendement de l’émission et en offrant aussi la possibilité de multiplier sans perturbations réciproques le nombre d’émetteurs dans une gamme d’ondes donnée. Leur amplitude constante les rend par ailleurs facilement modulables donc porteuses d’informations utiles (signal télégraphique ou téléphonique). Le récepteur intègre une fonction novatrice irréalisable sans les tubes à vide : l’amplification. L’infime onde faisant « vibrer » l’antenne peut désormais être amplifiée avant d’en extraire le signal utile dans le détecteur. Le signal extrait peut être amplifié avant d’activer un écouteur. La réception devient plus sélective.

En 1916, 100.000 T.M. sont produites et la production atteint 1.000 lampes par jour à l’armistice.

Au laboratoire de la tour Eiffel sont réalisés les premiers amplificateurs basse fréquence à tubes (1915) et les récepteurs de bord pour avions (1916). Les problèmes d’audibilités, insolubles à cause du bruit et des vibrations empêchant toutes installations de réception, sont résolus grâce à l’amplification considérable (fois dix) apportée par les lampes T.M.. À la même époque, les premiers postes émetteurs-récepteurs de T.S.F. pour automobiles, chars, artillerie et avions sont construits dans ce laboratoire devenu Établissement Central du Matériel de la Radiographie militaire (la série des postes E 3 à E 10). Pour la première fois sont réalisées des liaisons avion-sol (le premier essai a lieu en 1916 pendant la bataille de Verdun, au fort de Douaumont) et avion-avion opérationnelles.

La radioélectricité moderne est née : elle s’affranchit des technologies sans avenir (l’étincelle, par exemple). La disponibilité d’une lampe reproductible et produite en série ouvre la voie à des réalisations de toutes sortes : amplificateurs, récepteurs et émetteurs.

Pour aller plus loin : Grande et petite histoire de la lampe TM.

La Tour et les prémices de la guerre électronique

Le 19 octobre 1917 survient sans doute le premier exemple d’une contre-mesure active dans ce que l’on appellera plus tard la guerre électronique. Ce jour là, un dirigeable en route vers Paris est « suivi » par les stations de la tour Eiffel et du Mont-Valérien. Les deux stations l’empêchent de communiquer avec sa base et lui envoient de fausses positions. Le zeppelin fait route totalement désemparé. Finalement, il s’échoue dans un bouquet d’arbres sur les rives de l’Apance (Haute-Marne).

Un autre jour, une escadre de Zeppelins survole la France au retour d’une mission sur l’Angleterre. Or, des renseignements reçus au 2e Bureau donnent à penser que ces appareils sont équipés d’un goniomètre de bordet sont en mesure de déterminer eux-mêmes leur position par relèvement sur des stations d’émissions fixes et notamment sur la tour Eiffel. Ferrié donne l’ordre d’arrêter l’émetteur parisien et de la remplacer sur la même fréquence par un émetteur de la station T.S.F. de Lyon La Doua. Le stratagème semble avoir réussi. Certains dirigeables qui rejoignaient leur base de Friedrichshafen effectueront un grand détour par le sud et l’un d’eux sera obligé de faire un atterrissage forcé dans la vallée de Sisteron.

Le réseau de radiogoniométrie mis en place par Ferrié parvient à détecter les zeppelins avant qu’ils ne traversent la frontière et il est possible de les positionner sur une carte au fur et à mesure de leur progression. Dès qu’ils sont détectés par les stations d’écoute, celles-ci brouillent leurs communications en accordant leur longueur d’onde sur les émetteurs de chacun d’eux. Ferrié utilise un gros poste français techniquement maquillé en émetteur allemand. Il substituait la station maquillée à la grosse station terrestre allemande en transmettant aux Zeppelins des rectifications de route qui devaient amener les dirigeables au-dessus de nos terrains d’aviation ou de nos batteries.

 La tour Eiffel et l’agent H 21

Les écoutes permettent également de déceler les réseaux d’espionnage à qui la T.S.F. apporte une technique intéressante pour les contacts et les échanges d’information.

Les services de renseignement français suivent de près les activités d’une belle jeune femme de vingt-sept ans, d’origine hollandaise, Margaheretta Geertruida Zelle, plus ou moins danseuse et dont les charmes indéniables ont fait tourner la tête à nombre d’officiers et de diplomates. Ses activités la font soupçonner d’intelligence avec l’ennemi, reste à le prouver.

La tour Eiffel aux aguets, intercepte un message chiffré, émanant de Madrid et destiné à l’Allemagne. Ce message contient des renseignements sur les positions françaises. La Tour capte la réponse : l’agent H 21 doit poursuivre sa mission et rejoindre la France où il pourra se faire dédommager au Comptoir d’escompte. L’agent s’y rend…les Renseignements français aussi. H 21 est arrêtée et identifiée. Il s’agit de Margheretta-Geertruda Zelle, alias Mata-Hari. Condamnée par un conseil de guerre français pour espionnage au profit de l’ennemi, elle est fusillée au polygone de tir de Vincennes, le 15 octobre 1917.

 La tour Eiffel à l’heure de l’armistice

La T.S.F. française encore balbutiante au début de la Grande Guerre a, à l’heure de l’armistice, atteint une renommée internationale, enviée et admirée par nos alliés.

Dans la soirée du 10 novembre 1918, entre 19 et 20 heures, la Tour capte deux messages en clair de Berlin, sous le n°3084 : « …LE GOUVERNEMENT ALLEMAND ACCEPTE LES CONDITIONS DE L’ARMISTICE QUI LUI SONT IMPOSEES LE 8 NOVEMBRE…. VOS EXELLENCES SONT AUTORISEES A SIGNER L’ARMISTICE…… SIGNE : CHANCELIER EBERT. »

Le « Cessez le Feu » définitif est fixé le 11 novembre à 11 heures.

La tour Eiffel transmet le radio-télégramme faisant connaître au monde entier la signature de l’armistice. Du mois d’août 1914 au mois de janvier 1919, le poste de la Tour a transmis 1.557.000 mots et reçu 8.546.000 mots.

 

 

 Devenu le « général Ferrié » le 20 mars 1919 (promu général de brigade), il est nommé « Inspecteur général des Services de la télégraphie militaire et des transmissions». Il est fait Commandeur de la Légion d’Honneur en 1921, le général Pétain lui remet les insignes le 16 juillet. Gustave Ferrié devient membre de l’Académie des sciences en 1922. Il préside ou siège dans trente-deux organisations scientifiques internationales. En 1919, l’université d’Oxford lui décerne un doctorat honoris causa.

 

En 1922, le ministre de la guerre, André Maginot, confie au général Ferrié une commission dont l’objectif est d’aboutir à une proposition de programme de développement de la T.S.F. militaire. Ce sera « le programme Ferrié » : récepteur pour avion (R 11), émetteurs de bord pour avion (E 34 et E 31 bis), lafamille des « 17 » (constituant l’ossature du système de transmissions des divisions d’infanterie), l’ E 22 pour l’artillerie, mise à jour des postes existants et abandon de la T.P.S..

En 1925, le général Ferrié obtient la création d’un laboratoire national de radioélectricité. Ce laboratoire va permettre de continuer les recherches entreprises durant la première guerre mondiale et en entreprendre de nouvelles tant pour les besoins militaires que pour les services publics. C’est dans ce laboratoire, installé dans les cours de la caserne Latour-Maubourg (Paris), que sont effectuées les premières expériences de détection électromagnétique plus connue, dès le début de la seconde guerre mondiale, sous le nom de radar (Radio Detecting And Ranging).

 La tour Eiffel à l’heure de la radiodiffusion civile

Après la guerre, la grande station conserve son rôle d’animateur, sous l’impulsion du général Ferrié. La première véritable expérience de radiodiffusion transmise par la Tour a lieu en novembre 1921. La tour Eiffel émet chaque jour, à 17h10, un concert de courte durée auquel un bulletin de prévisions agricoles établi par l’Office national météorologique vient bientôt s’ajouter. On ajoutera bientôt un bulletin de presse établi par le ministère de la Guerre.

Dès février 1922, le général Ferrié installe un studio provisoire dans le pilier nord de la tour Eiffel. Construit en carreaux de plâtre, insonorisé à l’aide de tentures, il est relié par fils directs au poste souterrain. Par voie de presse, la Tour annonce qu’à partir du 6 février, tous les jours à 16h30, elle diffusera en « téléphonie sans fil », les prévisions météorologiques établies à 16h00. C’est la première station assurant des émissions régulières : chaque jour, un sapeur du 8ème Génie, installé dans le studio, annonce : « Allo ! Allo ! Ici poste militaire de la tour Eiffel… ». Puis, il donne la lecture d’un bulletin de la météorologie nationale destinée principalement aux agriculteurs. Suivent les cours de la Bourse et des matières agricoles. Ces émissions sont entendues dans de bonnes conditions par tous les récepteurs installés en France et dont quelques-uns sont à près de 1.000 kilomètres de Paris. Le paquebot Paris a capté l’émission radiotéléphonique de la Tour à une distance de 1.500 kilomètres.

Cette station porte le nom de Radio Tour Eiffel. Voici ce qu’un auditeur peut y entendre en 1923-1924 :

  • 6h40 à 7h00 : prévisions météorologiques destinées à l’agriculture,
  • 11h00 à 11h15 : cours du poisson aux Halles centrales de Paris,
  • 11h15 à 11h30 : prévisions météorologiques destinées à l’agriculture,
  • 14h45 à 15h05 : cours financiers, rentes françaises, valeurs dirigeantes du Marché, changes, cours d’ouverture de la bourse du commerce,
  • 17h30 à 17h55 : cours de clôture de la bourse du commerce,
  • 18h10 à 19h00 : concert musical (vocal et instrumental),
  • 19h00 à 19h20 : prévisions météorologiques destinées à l’agriculture,
  • 22h10 à 22h30 : prévisions météorologiques destinées à l’agriculture.

En janvier 1924, Maurice Privat débute dans les studios de la Tour, et à partir de 1925, l’antenne lui est concédée une heure : de 17 heures 30 à 18 heures 30, c’est le début des émissions régulières du « journal parlé ».

 

 

Vers 1927, le poste de radiodiffusion est équipé de lampes triodes de puissances analogues à celles utilisées sur l’émetteur radiotélégraphique. L’amplificateur de puissance comporte quatre étages couplés en parallèle. Le bloc modulateur est constitué par un groupe de 12 lampes de type Neuvron de 500 Watts. La puissance de l’émetteur atteint 13 Kilowatts sur une onde porteuse de 1.445,80 mètres.

En novembre 1927, le petit studio de la tour Eiffel disparaît, il est remplacé par l’auditorium installé au Grand Palais des Champs Élysées.

Le 20 mars 1925, le général de brigade Ferrié est promu général de division.

En 1929, est adopté « le plan Ferrié » qui organise la radiodiffusion française :

  • un émetteur à ondes longues d’une puissance de 2.500 kilowatts, installé au centre de la France : Paris-National construit à Allouis (Cher),
  • des émetteurs à ondes moyennes d’une puissance de 100 kilowatts, destinés aux émissions régionales : Lille, Rennes, Limoges, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Nice, Lyon et Strasbourg.

Il sera mis en place à partir de 1933.

La Tour fait de nouveau la Une en 1923 et 1925

La tour Eiffel et la T.S.F. font de nouveau la Une (cf part.1) dans le magazine L’illustration du 23 mars 1923.

Et en 1925, dans le magazine Sciences et Voyages.

L’article complet à partir de la page 48 de la revue Transmetteurs.

T.S.F. et météorologie

Le général Ferrié est l’un des premiers à concevoir que pour interpréter correctement les grands phénomènes atmosphériques, la météorologie ne doit pas se confiner entre des frontières terrestres, mais travailler dans le cadre d’une collaboration internationale, avec une utilisation intensive de la T.S.F..

Dès les premières transmissions quotidiennes de signaux horaires, destinées à la navigation, Ferrié a tout naturellement pensé les compléter avec des renseignements météorologiques. C’est ainsi que s’établissent des rapports réguliers entre le Bureau Central de la Météorologie (B.C.M.) et la station du Champ-de-Mars, le B.C.M. donnant chaque matin le bulletin météo transmis après les signaux horaires.

Après la guerre, le général Ferrié fait transmettre trois fois par jour, les observations de quinze stations françaises de météorologie.

En 1929, la conférence météorologique de Copenhague établit le plan mondial des radiogrammes météorologiques ; grâce au général Ferrié, la tour Eiffel reçoit la mission de diffuser trois fois par jour les observations de 350 stations réparties entre Europe, Afrique du Nord et des îles de l’Atlantique (de l’Islande aux îles du Cap vert).

Préoccupé par les phénomènes parasitaires, parfois considérables dans les pays tropicaux, Ferrié cherche à en déterminer les causes et les remèdes.

 La fin d’une prodigieuse carrière

La loi du 6 avril 1930, adopté à l’unanimité et sans débats par les deux Chambres, maintient le général Ferrié en activité sans limite d’âge. André Maginot, le ministre de la Guerre, l’en informe en ses termes : « La France entière sait ce que le monde vous doit pour les progrès remarquables que vous avez su réaliser dans le domaine de la radioélectricité. Elle n’ignore pas non  plus le dévouement et le désintéressement avec lequel, renonçant aux situations industrielles les plus lucratives, vous avez tenu à rester au service de l’Armée et à poursuivre des études dans l’intérêt de la science et de la Défense Nationale. ».

En 1930, le général Ferrié représente la France dans les congrès internationaux se rapportant à la radioélectricité, à la géophysique, à la géodésie, à l’astronomie et à la recherche scientifique. En mai 1930, il reçoit une quatrième étoile avec rang et prérogatives de Commandant de corps d’armée.

Son entourage commence à s’inquiéter car il est tombé malade au Danemark et il n’attache pas d’importance aux fréquentes crises abdominales, mal identifiées, qu’il ressent. Il refuse même d’aller consulter un médecin militaire au Val-de-Grâce. Une nouvelle crise le terrasse à la veille d’une tournée d’inspection en Syrie. Transporté à l’hôpital du Val-de-Grâce, le vendredi 12 février 1932, le médecin colonel Lacaze, décide de pratiquer l’intervention de la dernière chance. L’infection, causée par une appendicite gangréneuse, prend de l’ampleur et progresse. Le chirurgien craint pour le cœur de son patient, aussi décide-t-il de tenter l’opération sans anesthésie générale. Le lundi 15, le professeur Lacaze communique : « l’état du malade est extrêmement grave ». Le mardi 16, sentant son cœur faiblir, son confesseur et ami, le chanoine Ract, recueille ses dernières paroles : « Vous prierez pour moi, Monsieur le Chanoine. Je recommande mon âme à Dieu, à ma mère, et à Sainte Barbe, patronne des ingénieurs.». Puis, il perd connaissance quelques instants plus tard, et décède à 10 heures 45 (le bulletin officiel mentionne 11 heures 15).

La veille de son décès, il est élevé à la distinction de Grand-Croix de la Légion d’honneur.

 Adieu au général Ferrié

Les obsèques sont célébrées le jeudi 19 février. Les sous-officiers et sapeurs du 8ème Génie conduisent le deuil. Après les cérémonies protocolaires, le cercueil placé sur un affût de canon est exposé à la hauteur de la grille d’entrée du Val-de-Grâce, pour y recevoir les honneurs militaires. Ce sont les détachements du 8ème Génie de Versailles, qui ouvrent le défilé, puis suivent les sapeurs du Bataillon de Télégraphistes du Mont-Valérien, des compagnies du 46ème régiment d’infanterie (Fontainebleau et Paris), une batterie du 32ème régiment d’artillerie coloniale (Vincennes) et un escadron du 11ème régiment de cuirassiers (Saint Germain). « Défilé impeccable…dernier hommage au grand savant à jamais disparu » écrit la presse.

La dépouille mortelle du général Ferrié est ensuite transférée par fourgon mortuaire, au cimetière parisien du Père Lachaise, où a lieu l’inhumation. Son tombeau, en marbre de Savoie, est situé dans la 89ème division. Il repose auprès de son épouse Pierrette Pernelle qu’il avait épousé en 1908.

 

A titre posthume

Le général Bergeron rapporte : «J’ai fait partie de son équipe la plus chère à son cœur, l’équipe de la tour Eiffel, du vieux poste souterrain qui était son œuvre et qui fut à l’origine de sa  destinée. C’était là, dans ce vieux laboratoire rendu célèbre par ses travaux qu’il aimait revenir aux heures de liberté et de détente ; c’était là qu’il se sentait en confiance et qu’il exposait plus volontiers ses idées et ses projets ; dans son imagination de précurseur les idées germaient nombreuses, dans son réalisme créateur elles se transformaient aussitôt en projets concrets. Combien de fois l’avons-nous vu arriver à l’improviste, à toute heure du jour ou de la nuit, souriant et affable, s’intéressant à tout et à tous, vérifiant un montage, contrôlant une émission, prenant lui-même le manipulateur ou le microphone, demandant des explications sur une émission qui lui avait été signalée par l’un de ses innombrables correspondant sur le globe, Amérique, Chine, Australie, se penchant sur le globe terrestre qu’il nous avait laissé sur la table du chef de poste. C’est le premier général que j’ai vu avoir comme outil quotidien un globe terrestre.».

QRT ?

Au début de la guerre, le centre radiotélégraphique de Paris Tour Eiffel reprend du service sous le commandement de Paul Brenot. Ce ne sont plus les conditions de la guerre de 1914-1918 et la station du Champ-de-Mars ne retrouve pas le rôle important qu’elle a tenu. Le repli rapide des troupes françaises oblige les militaires à évacuer la station. Ce qui ne peut être déplacé est détruit, de même que les antennes de la Tour. C’est la fin de la station de T.S.F. de la tour Eiffel.

Le dernier camion est prêt à partir. Marien Leschi (son nom est donné le 21 février 1974 au quartier abritant l’École des Transmissions à Cesson-Sévigné), un officier polytechnicien qui a travaillé avec Ferrié jette un dernier coup d’œil sur le monument « du patron ». Il donne l’ordre d’emporter le buste du général. « Il ne faut pas qu’il voit cela ! » s’exclame-t-il.

Après-guerre, l’armée maintient une présence dans la station du Champ-de-Mars. Mais, il s’agit d’un service administratif et non plus technique. L’évolution des transmissions ne justifie plus sa remise en route. Le Ministère de la Défense songe d’autant plus à le fermer que la ville de Paris, propriétaire des lieux, lui réclame un loyer indexé sur le coût de l’immobilier environnant, l’un des plus onéreux de la capitale. Faute de financements suffisants, un projet de musée conduit par les anciens de la T.S.F. et l’Académie des sciences achoppe. La station du Champ-de-Mars est définitivement fermée en 1967.

 Un buste voyageur

Le 15 novembre 1933, est dévoilé le monument commémoratif à la mémoire du général. Il est érigé au pied de la tour Eiffel, là se trouvait l’escalier permettant de rejoindre la station, près du pilier sud. Les rôles principaux du général sont inscrits de part et d’autre du piédestal portant le buste en bronze, sculpté par François Sicard,  sur deux murs en maçonnerie. Sur le piédestal on a gravé le nom du général et «1871-1932»…inscription donnant une date de naissance erronée. Le général est né en 1868 et non en 1871 ! Le comité Ferrié s’engage à rectifier.

Déboulonné en 1940 par Marien Leschi, le buste est déposé au domicile de Mme Ferrié. Mais pour lui éviter des ennuis, il a été jugé plus prudent de le cacher dans une ferme près de Thiers, où se trouvait l’un des deux centres radioélectriques militaires français de repli. Le buste est replacé le 13 février 1945.

En 1973, le buste du général disparaît de son socle !

En 1975, le général Marty lance une souscription pour remplacer le buste qui n’a pu être retrouvé. Les fonds réunis, un nouveau moule du buste est réalisé. Mais…on retrouve le buste original dans un placard de la faculté d’Orsay. Un groupe d’étudiants pacifistes l’a déboulonné pour faire disparaître un hommage à la guerre ! Étonnant, le général était plus scientifique que guerrier. Le buste qui n’a pas souffert lors de son démontage est remis sur son piédestal. Puisque le moule existe, le comité fait exécuter dix statues en plâtre. Elles sont envoyées aux différentes institutions qui conservent le souvenir du général.

 Le souvenir

Le 2 octobre 1953, le comité Ferrié appose une plaque commémorative sur la première plateforme de la tour Eiffel afin de célébrer le cinquantenaire de l’amarrage de la première antenne de T.S.F.. Le 51 bis du boulevard de Latour-Maubourg, existe toujours. Il ne donne plus accès, ni au bureau de Ferrié, ni à ceux de la T.S.F., mais au musée de l’ordre des compagnons de la Libération.

A Cesson-Sévigné (près de Rennes, au côté de l’École des Transmissions), l’Espace Ferrié – Musée des transmissions, ouvert depuis le 12 janvier 2005, propose de suivre le parcours de l’Homme au  travers l’évolution des technologies de l’information et de la communication civiles et militaires, des premiers signaux de fumée aux moyens de transmissions par satellites. Le musée propose des expositions temporaires. Il propose un espace mémorial où le général Ferrié y est honoré. Sont présentés : son buste, une tenue et des objets lui ayant appartenu. Le lien internet vers le site de l’Espace Ferrié est la page : site @ visiter.

 

La forteresse du Mont-Valérien renferme une annexe du Musée des transmissions installée au rez-de-chaussée du bâtiment dit de «1872». Il comprend un nombre important de matériels retraçant l’histoire des communications. On peut y voir, l’émetteur militaire de la tour Eiffel exploité par le 8ème régiment du Génie de 1914 à 1919. Il est ouvert lors des journées européennes du patrimoine.

Chaque année, le 12 novembre, une cérémonie en présence de représentants militaire et de ses descendants lui rend hommage.

L’union nationale des associations des transmissions (U.N.A.TRANS.) organise le grand prix de l’électronique général Ferrié. Décerné annuellement, ce prix récompense depuis un demi-siècle les travaux de jeunes chercheurs ou ingénieurs contribuant d’une manière importante aux progrès de la radioélectricité, de l’électronique et de leurs applications.

 Chronologie

Au cours de cet article, en fonction des évènements, les dates ont tendance à se chevaucher. La chronologie ci-dessous permettra aux lecteurs de se situer.

Date

Évènements

19 novembre 1868

Naissance de Gustave-Auguste Ferrié

1897

Commandant de l’École de télégraphie électrique du Mont-Valérien

1899

Membre de la commission franco-britannique suivant les expériences de Marconi

1899

Co-auteur avec le commandant Boulanger du premier traité écrit sur la télégraphie sans fil

22 août 1900

Première conférence au congrès international d’électricité à Paris

1900

Invention du détecteur électrolytique

1902

Établissement de la première transmission par T.S.F. sur le territoire français entre la Martinique et la Guadeloupe

Décembre 1903

Début de la création des postes de T.S.F. à la tour Eiffel et dans les places fortes

21 janvier 1904

La tour Eiffel devient station de T.S.F.

1908

Première utilisation des postes militaires de T.S.F. dans un contexte de conflit, au Maroc

1909

Installation de la station de la tour Eiffel dans ses nouveaux locaux en sous-sol

1910

Mise en place du premier poste de T.S.F. à bord d’un dirigeable

23 mai 1910

Début du premier service régulier de transmission des signaux horaires en France

23 mai 1914

Nommé Directeur technique de la radiographie militaire

1914 – 1918

Organisation de la T.S.F. militaire

Mise en place d’un réseau de radiogoniométrie

Premières liaisons air-air et air-sol

Premiers émetteurs-récepteurs de T.S.F. pour véhicules, chars, artillerie…

1915

Développement par les équipes du général Ferrié de la triode : la lampe T.M.

11 novembre 1918

Diffusion par la tour Eiffel, au monde entier, du message d’armistice

1922

Mise en place du « programme Ferrié » : développement de la T.S.F. militaire (gammes d’émetteur-récepteur pour toutes les Armées)

6 février 1922

Depuis la tour Eiffel, début des émissions régulières de radiophonie

Janvier 1924

Depuis la tour Eiffel, premier « journal parlé »

1925

Création du laboratoire national de radioélectricité

1929

La tour Eiffel transmet des observations météorologiques dans le monde entier

16 février 1932

Décès du général Ferrié

1933

Adopté en 1929, mise en place du « Plan Ferrié »

 15 novembre 1933

Inauguration officielle du monument Gustave Ferrié

1940

Évacuation de la station de la tour Eiffel et destruction des antennes

1967

Fermeture définitive de la station du Champ-de-Mars

Conclusion

Gustave Ferrié, l’ingénieur-soldat et la tour Eiffel, sa Tour comme il la nommait parfois, ont grandement contribué, chacun à sa manière, aux progrès des télécommunications. Le 15 décembre 1922 pour les quatre-vingt-dix ans de Gustave Eiffel, le général Ferrié déclare : « La télégraphie sans fil et la téléphonie sans fil ont contracté une dette importante envers la tour Eiffel ». 

Le général Ferrié est mort depuis dix ans quand l’arme des Transmissions fut créée comme arme à part entière, mais il avait déjà exercé les fonctions de commandant supérieur des troupes et des services de transmissions en 1923, quand ceux-ci font encore partie du Génie dont ils sont issus. Toute la carrière de Gustave Ferrié, à la fois officier français et scientifique de réputation internationale, est mêlée au progrès des transmissions.

Laissons à Paul Brenot, son adjoint de toujours, conclure par cette belle formule : « Admiré, il le fut, aimé encore davantage ».

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Nous espérons que cet article vous aura intéressé tout autant qu’il fut passionnant pour nous à écrire. En tout cas, Fortification et Mémoire est heureux de vous faire partager le fruit de ses recherches.

 Sources

Bibliographiques :

  • Terre Information Magazine – n°236,
  • Almanach du Transmetteur – 2012,
  • Le général Ferrié et la naissance de la T.S.F. en France. Ouvrage du centenaire. Collection Progrès et Sciences,
  • Livret : « Centenaire de la naissance du Général Ferrié ». École d’Application des Transmissions de Montargis – 1968,
  • Le Général Gustave Ferrié par le général M.Gerletto – 1987. Plaquette de l’exposition du 1er juillet au 15 septembre 1987,
  • Plaquette du comité national Ferrié – Commémoration des cinquantenaires – 1960,
  • Historique des transmissions de l’Armée de terre. Tome I par le général Blondé,
  • Histoire de Guerre – Blindés & Matériel, n°76 – 78 – 80 – 99,
  • Le Général Ferrié et la naissance des transmissions et de la radiodiffusion par Michel Amoudry. Presses Universitaires de Grenoble – 1993,
  • Des ondes et des hommes par Maurice Deloraine – 1973,
  • Grande et petite histoire de la lampe par Robert Champeix,
  • Revue des Services Historiques de l’armée de terre, n°1- 1967,
  • Divers numéro de la Liaison des Transmissions,
  • Transmetteurs n°4 – 1ier semestre 2012,
  • Transmetteurs n°5 – 2ème semestre 2012,
  • Plaquette de l’Espace Ferrié – Musée des Transmissions.

Internet :

  • 100ansderadio.free.fr,
  • f6oyu.wordpress.com,
  • wikipedia.org,
  • sabix.org,
  • ecpad.fr,
  • gallica.bnf.fr,
  • appat.org,
  • defense.gouv.fr (service historique).

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