Les reliefs de l’Histoire

Du 18 janvier au 17 février 2012, sous la nef du Grand Palais, la France s’est exposée en relief.

Autour d’une carte d’état-major au 1/40 000 de 650 m2 imprimée au centre de la nef, représentant l’Hexagone pendant la seconde moitié du XIXe siècle, seize plans-reliefs monumentaux datant du XVIIe siècle au XIXe siècle montrent les villes fortifiées, gloire de la France offensive et défensive.

Fortification et Mémoire a visité cette exposition. Laissez-vous guider….mais avant de la découvrir ensemble, intéressons-nous à l’histoire des plans-reliefs.

Retour sur l’histoire des plans-reliefs


En 1668, le marquis de Louvois, secrétaire d’État de la Guerre, fait fabriquer des plans-reliefs des villes fortifiées permettant de présenter à Louis XIV les moyens d’améliorer la défense des places prises lors de la guerre de Dévolution (1667-1668).

Nicolas Faucherre résume clairement la fonction de ces plans-reliefs : «Cette construction des frontières passe aussi par la constitution d’une collection centralisée de maquettes stratégiques, les plans-reliefs du Roy, conservés dans un palais de la capitale, qui permet au roi de coordonner à distance cet immense programme de fortification aux frontières, de valider les projets, de visualiser leurs impacts dans le territoire du siège et d’en programmer les investissements. La frontière achevée, après 1697, ces maquettes stratégiques et tactiques deviennent des « jouets princiers » à montrer aux souverains étrangers de passage comme instruments de dissuasion.» in La Place forte de Mont-Dauphin.

À la fin du XVIIe siècle, près d’une centaine ont déjà été construits. Dans un premier temps installées aux Tuileries, les maquettes sont transférées en 1700 dans la Galerie du Bord -de-l’Eau au Louvre. Elles y resteront soixante-dix-sept ans. Sous Louis XV, à l’issue de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), les ingénieurs-géographes reprennent du service pour : représenter les places nouvellement conquises, actualiser la collection et mettre à jour les maquettes jugées périmées.

En 1777, les plans-reliefs quittent le Louvre pour être relégués dans les combles à grains de l’Hôtel des Invalides.

SAM_0207La Révolution passée, l’art des plans-reliefs connaît un renouveau pendant la période napoléonienne. L’Empereur commande des maquettes des principaux arsenaux maritimes et terrestres nouvellement aménagés ou à implanter dans les territoires récemment conquis. Les plans-reliefs de cette période, exécutés à partir de la méthode de relevés topographiques par courbes de niveau, sont désormais d’une précision remarquable.

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Des maquettes sont fabriquées tout au long du XIXe siècle pour visualiser des projets difficiles à traiter car situés dans des lieux très accidentés, comme ceux du fort de l’Écluse ou de Grenoble.

La production des plans-reliefs s’achève en 1873, avec l’abandon de la construction des fortifications bastionnées.

Cette collection, unique au monde et classée monument historique en 1927, a représenté jusqu’à deux cent soixante sites fortifiés implantés aux frontières de la France, comme dans ses anciennes possessions. Malheureusement, encombrants par leur taille, les plans-reliefs nécessitent des espaces de plus en plus importants et la fabrication au XIXe siècle des nouveaux plans-reliefs entraîne la destruction de ceux considérés comme inutiles. Ainsi disparaissent les plans-reliefs des places fortes du Canada (Louisbourg, Montréal et Québec). D’autres, saisis par les Prussiens en 1815 dans les combles des Invalides et installés à Berlin sont détruits lors des bombardements du Zeughaus en 1945, à l’exception de celui de Lille récupéré après la guerre (le Zeughaus est le plus ancien bâtiment conservé du boulevard Unter der Linden et simultanément l’édifice baroque le plus important de Berlin. Construit pour être un arsenal d’armes (Zeughaus), il abrite depuis 2006 le Deutsches Historisches Museum).

En 1940, ils sont déménagés vers le château de Sully-sur-Loire puis sur celui de Chambord pour les mettre à l’abri d’éventuels bombardements. En 1986, les plans-reliefs partent pour Lille dans le cadre de la loi de décentralisation pour revenir un an après aux Invalides, à l’exception de quinze d’entre eux, représentant des places du Nord et de la Belgique, en dépôt au musée des Beaux-Arts de Lille.

Aujourd’hui, la collection du Musée des Plans-Reliefs située à l’Hôtel national des Invalides compte une centaine de maquettes.

De l’utilité, de la conception et de la réalisation des plans-reliefs

De l’utilité

Fabriquées dans un premier temps pour des besoins militaires, ces maquettes permettent, à travers la représentation des fortifications et de leurs environs, de préparer les opérations de guerre. Elles offrent également une vision globale des lieux.

 

Les environs des villes sont aussi figurés avec précision. Il est en effet important pour les militaires de connaître l’existence des voies de communication, la nature des cultures nécessaires à l’approvisionnement des garnisons et des armées en campagne ou encore, les obstacles situés aux abords des villes (promontoire, bois, marais…).

Elles sont aussi utilisées à des fins de prestige : exposées au Louvre, ces maquettes témoignent de la puissance de la France.

Cette collection est complétée par une importante série de modèles théoriques de fortifications, conçue entre les XVIIIe et XIXe siècles pour servir à l’enseignement des élèves des différents corps d’armées, par des plans directeurs en relief au 1/20.000, ainsi que par des cartes et reliefs topographiques.

La collection s’est rapidement révélée un excellent outil pédagogique. Vauban, hostile à l’origine à la fabrication des plans-reliefs, qu’il considère comme de la gabegie, ne dédaigne pas montrer au Roi ou à Louvois les faiblesses d’une fortification ou le déroulement d’un siège.

De la conception

Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les plans-reliefs sont réalisés au sein même des localités représentées, par des ingénieurs travaillant aussi bien à l’édification des fortifications des places fortes qu’à la conception de maquettes des mêmes sites. Chacun utilisant sa méthode de fabrication; il en résulte une grande variété de forme, d’échelles et de techniques de construction. Les premiers plans-reliefs, construits rapidement, sont souvent inexacts, les formes et représentations urbaines étant souvent simplifiées.

La standardisation par l’adoption de l’échelle unique d’un pied français pour cent toises, soit environ 1/600 ou encore 166 centimètres pour 1 kilomètre, pour la représentation des places fortes du royaume ne devient effective qu’à partir des années 1680, mais fut conservée jusqu’à la fin du XIXe siècle. Certains sites, peu étendus, font l’objet d’une échelle particulière.

Des générations d’ingénieurs recherchèrent les matériaux les mieux adaptés à la pérennité des plans-reliefs, mais aussi à la présentation la plus réaliste des paysages et des architectures. Puis, au XIXe siècle, l’adoption de la méthode de levés de terrain par courbes de niveau horizontales par les ingénieurs-topographes favorise la représentation la plus fidèle des reliefs des paysages, particulièrement pour les sites de montagne jusque-là exécutés de manière approximative. L’art du relief atteint ainsi un degré de précision élevé.

De la réalisation

Les plans-reliefs sont construits sous la direction d’ingénieurs-géographes, assistés d’élèves topographes et de menuisiers-modeleurs, sur la base de relevés précis, en plan et en élévation, nécessaires à la représentation de la place et de ses alentours.

Après la Révolution, les ingénieurs-topographes sont remplacés par la brigade topographique mettant en pratique les progrès apportés par la géométrie descriptive de Gaspard Monge. Les relevés sont complétés par les topographes de la Galerie des Plans-Reliefs envoyés pendants plusieurs mois dans les villes. Ceux-ci mesurent la hauteur des édifices, le nombre de fenêtres, la forme des toitures…. (le tout consigné dans des cahiers de développement), décrivent les matériaux utilisés, la nature des cultures et de la végétation, les essences des arbres. Des aquarelles sont peintes afin de rendre compte de la couleur des lieux.

Puis, les menuisiers, les modeleurs et les artistes de la galerie des Plans-Reliefs transforment alors les données chiffrées et les descriptions détaillées en maquette, travaillant pendant plusieurs années à réaliser des centaines de maisons, à planter des centaines de milliers d’arbres, de pieds de vignes et de haies, tous à l’échelle.

 

En raison de leur grande taille (le plan-relief de Cherbourg, s’étend à lui seul sur 160 m2), les plans-reliefs ne peuvent être réalisés en une seule pièce. Ils sont constitués de plusieurs tables de bois. À partir des levés exécutés, un plan du site est dressé au 1/600, servant de patron pour la réalisation de ces tables. Leur format est calculé de manière à ce que les maquettistes puissent en atteindre le centre sans être gênés dans leur travail. Ces panneaux sont constitués dans leur partie supérieure, d’un assemblage de lames de bois de différentes épaisseurs, retaillées afin d’en restituer le relief. Du carton mâché est utilisé en finition pour la réalisation des détails du modelé du terrain.

La décoration de la surface du sol est obtenue par le saupoudrage de sable fin sur un lit de colle. Une pulvérisation de soies teintées ou de la laine de tondeur finement hachées représente les champs, prairies et espaces verts. Les arbres sont réalisés au moyen de fines chevilles de soie entrelacées avec un fil de laiton. Le feuillage est simulé par de la laine de tondeur. Les eaux sont figurées : à la peinture à l’huile, à base de talc ou de verre coulé dans le fond du fossé. La soie est aussi utilisée.

Les différents éléments d’architecture des habitations sont constitués de petits blocs de tilleul taillés et habillés de papiers peints ou gravés, imitant la texture des différents matériaux de construction. Les ouvertures sont découpées à l’emporte-pièce. Pour la représentation des palissades, on utilise les dents d’un peigne.

Pour les fortifications, on peint ordinairement les remparts, les parapets et les fossés secs en couleur terre. Le revêtement des remparts est tracé à la plume pour marquer les contours des pierres ou des briques.

Les tables sont assemblées entre elles au moyen d’un ensemble de barres jointes par tenons et mortaises et elles reposent sur un piétement de bois, spécialement conçu pour chaque maquette. Afin que les raccords entre les différentes pièces ne soient pas trop visibles, leurs contours épousent les lignes des éléments paysagers représentés : routes, cours d’eau ou limites de champs.

Entrons dans l’exposition !

L’exposition est conçue comme une promenade entre seize places fortes situées sur les frontières des Alpes, de l’Est et du Nord, ainsi que sur les côtes, disposées autour d’une carte de France du milieu du XIXe siècle privée du Mont-Cenis et des communes de Tende et La Brigue, intégrés au territoire français en 1947. Elle invite à s’interroger sur cette notion de frontière, élément important dans la constructionde toute entité nationale, mais dont l’histoire nous apprend qu’il fut toujours mobile et changeant.

Partons à la découverte des forts et des places fortes suivants : Fort-Barraux (Isère), Montmélian (Savoie), Exilles (Piémont, Italie), Fenestrelle (Piémont, Italie), Embrun (Hautes-Alpes), Grenoble (Isère), Briançon (Hautes-Alpes), Mont-Dauphin (Hautes-Alpes), Besançon (Doubs), Strasbourg (Bas-Rhin), Neuf-Brisach (Haut-Rhin), Luxembourg (Pays-Bas), Berg-op-Zoom (Pays-Bas), Saint-Omer (Pas-de-Calais), Cherbourg (Manche), Brest (Finistère).

Chaque plan-relief est présenté succinctement dans son contexte historique , ainsi que quelques éléments sur la fortification représentée. Nous regarderons plus particulièrement cinq plans-reliefs pour une véritable immersion dans le monde de la fortification. Ces plans-reliefs représentent :

  • une constellation des forts en montagne : Briançon,
  • des défenses façonnées pour un méandre dominé : Besançon,
  • une fortification urbaine : Strasbourg,
  • une place forte de synthèse : Neuf-Brisach,
  • un arsenal maritime : Cherbourg.

Les Alpes : barrière ou lieu d’échanges ?

Malgré les apparences, la crête des Alpes n’a jamais été une frontière naturelle : jusqu’en 1860, le territoire de la Savoie s’étend à la fois sur les versants italien et français ; à côté, le Dauphiné, dont la capitale était Grenoble, englobe jusqu’au début du XVIIIe siècle des vallées du versant italien. Les Alpes constituent cependant, à l’époque des plans-reliefs une zone tampon entre la France et les Habsbourg, possessionnés en Italie du Nord. C’est pourquoi Louis XIV demande à Vauban d’en revoir le système de fortifications, de façon à en verrouiller les cols et les points d’accès. Le résultat fut une double ligne de places, constituée de Fort-Barraux, Exilles, Fenestrelle et Pignerol d’une part, et de Grenoble, Briançon, Embrun puis Mont-Dauphin de l’autre. Le traité d’Utrecht, en 1713, rectifie les lignes de partage : Exilles et Fenestrelle sont cédées au Piémont, et le rattachement de la vallée de l’Ubaye (Barcelonnette) à la France diminue l’importance stratégique de certaines places (Mont-Dauphin, Embrun).

Fort-Barraux

A la fin du XVIe siècle, le duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier fait construire par provocation un fort , alors appelé fort de Saint-Barthélémy, en territoire français, près du village de Barraux, devenant une position avancée dans la vallée de l’Isère, menaçant Grenoble. Le connétable de Lesdiguières attend que le fort soit achevé et approvisionné pour s’en emparer le 15 mars 1598.

En 1692, Vauban visite le Fort-Barraux et le juge totalement inefficace. Pour autant, une place forte de montagne, même jugée mauvaise, offre toujours des capacités de résistance. Il fait entreprendre des travaux pour améliorer la défense du fort, ce dont le plan-relief témoigne : les fossés ont été approfondis, deux lunettes ont été ajoutées sur le front de l’Isère pour supprimer les angles morts, les bastions ont été relevés et pourvus de casemates. Désaffecté en 1985, le Fort-Barraux est classé monument historique par arrêté du 23 août 1990. Aujourd’hui, il est devenu le lieu culturel et touristique du Grésivaudan. Il se visite grâce aux membres de l’association pour la sauvegarde et la valorisation de Fort-Barraux.

Montmélian

En 1691, après un siège de cinq mois mené par le maréchal de Catinat, les troupes françaises s’emparent de Montmélian, l’une des places les plus puissantes du duché de Savoie. Pour commémorer cette victoire, on fit construire un plan-relief témoignant de la destruction du village et de la citadelle réputée imprenable. Les remparts sont criblés d’impacts de boulets et un brèche a été ouverte dans un bastion. Le village, en ruines, a été incendié par les Français après leur victoire.

Rendue au duché de Savoie en 1697, Montmélian est conquise de nouveau en 1705. Sachant combien cette place était difficile à prendre et redoutant qu’elle ne retombât dans le camp ennemi, Louis XIV fait raser la citadelle en 1706.

Aujourd’hui, il n’en reste que des ruines. Cependant, une association : les Amis de Montmélian possède dans la vieille ville, un musée sur l’histoire de la citadelle où l’on peut y voir une maquette du fort réalisée pour le roi de France en 1695.

Sur la maquette du plan-relief installée pour l’exposition, un écran tactile permettait de rapprocher les détails de construction et des commentaires manuscrits faisaient revivre les étapes de l’attaque du fort.

Exilles

Petite place du Dauphiné contrôlant la route reliant la ville italienne de Susa à Briançon, Exilles devient un objet de convoitise pour le duché de Savoie à la fin du XVIe siècle. Le château médiéval est entouré d’une enceinte bastionnée dès cette époque.

En 1702, au début de la guerre de Succession d’Espagne, le fort d’Exilles est remanié afin de pouvoir résister à la menace d’invasion par le duché de Savoie. Cela ne l’empêche pas de tomber aux mains du duc Victor-Amédée II en 1708. Les Français le reprennent en 1796 et le font raser.

Exilles reste française jusqu’à la chute de Napoléon en 1815, puis est rendue au Piémont, qui s’empresse de reconstruire un fort contemporain grâce à l’indemnité de guerre payée par la France.

Le fort moderne forme un grand trapèze : deux petits côtés de 90 et 60 mètres; deux grands côtés de 260 mètres. Du côté du front principal, un avant-fort est édifié. Une batterie est ajoutée au bas-fort pour protéger le front principal. La caserne est construite voûtée sur deux niveaux, entourant une cour sur les quatre côtés. Du coté du Piémont, deux tenailles étagées, dotées de pont-levis, protègent le fort. Une rampe d’accès est construite (22 % de pente) côté piémontais et le glacis aménagé du côté français et du village d’Exilles. Il est encore modernisé en 1844 et doté de soixante-quatorze canons.

Abandonné en 1943 puis cédé à la région du Piémont en 1978, il est ouvert au public en 2000. Deux parcours de visite conduisent le visiteur à la découverte de l’histoire du fort.

Fenestrelle

De passage à Fenestrelle en 1700, Vauban est horrifié en voyant le fort Mutin que vient d’édifier l’ingénieur Richerand : implanté au fond du val Cluson, dominé de toute part, il est totalement inadapté. Vauban propose de le compléter par des ouvrages construits sur les hauteurs; ceux-ci ne furent pas réalisés, faute de moyens.

Comme Exilles, Fenestrelle devint piémontaise en 1713, au traité d’Utrech. Ignazio Guiseppe Bertola, premier ingénieur du roi de Piémont-Sardaigne et duc de Savoie, Victor-Amédée II, entreprend dès 1728 des travaux colossaux, transformant cette place mineure en une gigantesque forteresse, la plus vaste d’Europe avec treize hectares, surnommée « la muraille des Alpes ». Les travaux ne prennent fin qu’en 1850 par le démantèlement du fort Mutin.

Trois forts et sept redoutes sont échelonnés le long de la crête, sur plus de six cents mètres de dénivelé. Au point le plus haut (1.780 mètres) se trouve le fort Delle Valli. Viennent ensuite : le fort de Tre Denti (1.400 mètres), le fort San Carlo et la redoute Charles-Albert au point le plus bas. Ces forts sont reliés sur une longueur de trois kilomètres par des murailles et un long couloir abritant un escalier de 4.000 marches, protégeant la garnison des intempéries et de l’ennemi.

Devenue prison politique, puis dépôt d’artillerie, elle est dynamitée (la redoute Charles-Albert) par les partisans en 1943. Abandonnée, la forteresse s’est considérablement dégradée. Actuellement en cours de restauration, elle est ouverte au public depuis 1997. Une découverte du site sur une journée complète est possible.

Embrun

En 1692, le duc Victor-Amédée II abandonne sa neutralité, pénétre en territoire français et s’empart de la ville d’Embrun. Prenant alors conscience de la vulnérabilité des places fortes des Alpes, Louis XIV charge Vauban, une fois les armées savoyardes repoussées, d’en repenser le système défensif.

L’ingénieur propose une alternative : améliorer Embrun ou faire construire un nouveau site. Le Roi ayant choisi de créer la ville neuve de Mont-Dauphin, Embrun devient une place de seconde ligne et perd de son importance militaire. Vauban se contente donc de quelques aménagements mineurs, d’autant que la cité est défendue naturellement par une falaise. Ces fortifications sont détruites en 1882 et les vestiges de ces fortifications sont rares : quelques fragments d’enceintes et une caserne construite au XVIIe siècle suivant les plans de Vauban.

Mont-Dauphin

Faisant suite à l’invasion du Haut-Dauphiné par le duc de Savoie en 1692, Louis XIV décide de réviser le système défensif français des Alpes. Le maréchal de Catinat signale à Vauban le plateau de Millaures, « Mille Vents » en occitan, sur le confluent du Guil et de la Durance, point de passage des armées savoyardes pour entrer en Dauphiné.

«Je ne sais point de poste en Dauphiné, pas mesme en France, qui puisse lui être comparé pour l’utilité […..] C’est l’endroit de montagnes où il y a le plus de soleil et de terre cultivé, il y a mesme des vignes dans son territoire, des bois, de la pierre de taille, du tuf excellent pour les voustes, de la pierre ardoisine, de bon plastre, de fort bonne chaux et tout cela dans la distance d’une lieue et demie, pas plus [….]. Et quand Dieu l’aurait fait exprès, il ne pouvait estre mieux». Vauban.

Cette place de première ligne, construite à partir de 1693, fut nommée Mont-Dauphin en l’honneur du Grand Dauphin, le fils aîné de Louis XIV. Elle devient une place de seconde ligne en 1713 après le traité d’Utrecht et le rattachement de l’Ubaye à la France.

Réalisé en 1709, le plan-relief montre un état de la ville qui n’a jamais existé. En effet, les créateurs du plan-relief ont anticipé l’évolution de Mont-Dauphin, mais le succès ne fut pas au rendez-vous : Vauban espérait deux mille habitants; il n’y en eut que quatre cents au maximum. L’église présente sur le plan-relief, ne fut jamais achevée, faute de moyens et de fidèles. Les fortifications conçues par Vauban, ainsi que les quelques ajouts ultérieurs, comme la lunette d’Arçon et la toiture démontable de la caserne Rochambeau sont toujours visibles à Mont-Dauphin.

Créé ex nihilo par Vauban en 1693, Mont-Dauphin est l’un des sites emblématiques de la fortification bastionnée en France. Cette extraordinaire citadelle est depuis le 7 juillet 2008 inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO dans la catégorie « biens culturels ». Mont -Dauphin fait partie du Réseau des Sites Majeurs Vauban, ce réseau regroupe quatorze communes : Arras, Bazoches, Besançon, Blaye, Cussac-Fort Médoc, Briançon, Camaret-sur-mer, Le Palais, Longwy, Mont-Dauphin, Mont-Louis, Neuf-Brisach, Saint-Martin-de-Ré, Saint-Vaast-la-Hougue et Villefranche-de-Conflent.

Grenoble

 

Établie au pied du mont Rachais, Grenoble est pendant longtemps la clé de la défense du Dauphiné face au duché de Savoie. Une enceinte bastionnée est construite par le connétable de Lesdiguières à partir de 1591.

Après une incursion des troupes Savoyardes commandées par le Général Catinat, Louis XIV demande à Vauban, commissaire général des fortifications, d’intervenir à Grenoble. Celui-ci fait exécuter un projet d’extension des fortifications de Lesdiguières, projet qui servira de base aux fortifications faites sous les indications du Général Haxo au début du XIXe siècle. Vauban ne construira à Grenoble que deux magasins à poudre, seul le magasin à poudre Est (1698) implanté au cœur de l’ancien bastion de Morges a survécu.

À la suite de l’invasion de la cité par les coalisés en 1815, il est décidé de moderniser les défenses du fort dominant Grenoble, appelé « la Bastille ». En parallèle, le maire demande qu’une nouvelle enceinte urbaine soit édifiée pour permettre l’extension de la ville, qui étouffe dans ses fortifications du XVIe siècle. Bâtie entre 1832 et 1836 sous la direction du général Haxo, la nouvelle enceinte répond ainsi davantage à des questions d’urbanisme qu’à des nécessités militaires. Il reste à Grenoble une trace de cette enceinte : le bastion de la Mutualité et son poste de garde.

Sur le plan-relief, exécuté peu de temps après ces travaux, l’enceinte du XVIe siècle et celle du XIXe siècle coexistent et délimitent deux parties de ville très contrastées. Au bord de l’Isère, l’habitat est très dense, tandis qu’entre les deux enceintes, les faubourgs sont à peine construits. Le plan-relief a été réalisé avant que cette zone ne fasse l’objet d’un plan d’urbanisme. Finalement, le développement de la ville, qui avait conduit à l’agrandissement de l’enceinte urbaine, mena à sa destruction un siècle plus tard.

La Bastille ou fort Rabot est construit sur le puissant rocher calcaire du mont Rachais transformé en place forte au fil des siècles. Au sujet de la Bastille, Vauban écrit : «A la Bastille, la redoute du sommet, le fort, n’est qu’un mauvais réduit ou plutôt un colifichet fermé […] sans art ni raison […]. Il y a bien un bâtiment, occupé par un vigneron qui en est gouverneur, du moins il en a les clefs, avec douze vaches, huit chèvres, une cavale et une bourrique pour toute garnison…».

La Bastille, située à 475 mètres au-dessus de la vallée, déroule ses remparts, ses casemates et ses escaliers sur près de trois cents mètres de dénivelé. Elle est également accessible en empruntant un téléphérique. Depuis le 4 octobre 2009, le musée des Troupes de montagne occupe un espace du fort.

Briançon

Lors de son arrivée à Briançon en 1692, Vauban trouve une ville bien mal protégée, dont la situation sur les pentes abruptes au confluent des vallées de la Guisane et de la Durance ne la rend guère propice au système bastionné.

En découvrant la ville, Vauban consigne : «Briançon est une petite ville du Haut-Dauphiné sur la rencontre de trois principales vallées. Elle est fermée de deux enceintes, l’une vieille et l’autre neuve, on ne peut guère compter sur la vieille qui est très ruinée...». Occupant une position exceptionnelle à 1.326 mètres d’altitude, la ville haute de Briançon (cité Vauban), juchée sur un piton rocheux, s’impose comme un site unique de fortification de montagne. Toujours soucieux d’adapter ses théories aux réalités du terrain, Vauban améliore l’enceinte qui épouse la forme de la cité et de la déclivité. Le front nord est le plus facile à tracer : bastions, courtines, demi-lunes, fossé, chemin couvert et glacis trouvent facilement leur place. Les fronts est et sud sont protégés par les gorges de la Durance. Le front ouest ou front d’Embrun se révèle plus complexe à traiter du fait de sa grande déclivité. Vauban imagine alors une fausse braie, un gradin à mi-hauteur de l’enceinte existante permettant d’efficaces feux rasants. Il s’interroge également sur un projet d’importance pour le château avant d’y renoncer.

Mais ces travaux ne suffisent pas, car la vallée offre de nombreuses autres positions dominantes à portée des tirs des canons. A propos de la fortification de montagne :«A l’égard de la campagne, on ne peut rien imaginer de plus inégal, ce sont des montagnes qui touchent aux nues et des vallées qui descendent aux abîmes ; le milieu entre deux est composé de ces extrémités qui font tout le haut et bas imaginable et par conséquent très embarrassant pour ceux qui attaqueront et qui défendront» explique Vauban.

Pour les occuper avant l’ennemi, Vauban préconise un système de forts d’altitude rendant la cité imprenable par l’éloignement du feu de l’ennemi.

Après le traité d’Utrecht, en 1713, qui cède au Piémont la partie orientale du Dauphiné, la frontière se rapproche de Briançon. L’imminence du danger conduit à reprendre l’idée de Vauban. La construction d’une véritable barrière de forts commence sous la Régence, en juillet 1721, et se poursuit pendant treize étés sous le règne de Louis XV. Claude François Bidal, maréchal et marquis d’Asfeld, émule et successeur de Vauban, commande les travaux en qualité de directeur général des fortifications de France. En renforcement des fortifications de la ville et de la redoute des Salettes, une vingtaine de fortifications d’altitude couronnent la ville. Ci-dessous, ne sont décrits que ceux « d’inspiration » Vauban.

Le fort des Salettes fut le seul ouvrage imaginé par Vauban dès sa première visite en 1692. Il se situe à 1.538 mètres au dessus de la ville haute de Briançon sur les premiers lacets menant à la Croix de Toulouse (1.962 mètres). Édifié entre 1709 et 1712, ce petit ouvrage d’infanterie – une redoute à mâchicoulis – entouré d’un fossé et d’une galerie de feux à revers est destiné à barrer la route du Montgenèvre. En 1840, il est transformé en fort d’artillerie avec la construction d’un fossé extérieur, de six casemates de type Haxo, d’un bastion et d’un magasin à poudre. Restauré par le Club du Vieux Manoir, il est dans un excellent état de conservation.

Le pont d’Asfeld permet la liaison entre la ville et le fort des Têtes. En 1700, Vauban a déjà pensé à un pont à deux arches permettant de franchir la Durance. Lorsque le projet est entrepris trente ans plus tard (1730-1731), les ingénieurs en charge de sa construction décident d’une arche unique en plein cintre de 38,60 mètres de portée pour relier les 40 mètres séparant les deux rives.

Le fort des Têtes ou le fort des Trois Têtes constitue le pivot de la défense de la ville et l’ouvrage le plus important du dispositif fortifié Briançonnais. Il est construit à 1.440 mètres d’altitude. Dès 1700, Vauban repère l’importance du plateau des Trois Têtes surplombant la ville au-delà de la Durance. De 1721 à 1733, le marquis d’Asfeld et les ingénieurs Tardif et Nègre réorganisent l’ouvrage de campagne existant en fort permanent à fronts bastionnés. Plus étendu que la place de Briançon, le fort peut abriter un millier d’hommes. L’utilisation du relief comme obstacle, le compartimentage des défenses imposant à l’ennemi des sièges successifs et la puissance de feu des soixante-douze embrasures combinées avec l’artillerie des forts voisins témoignent de l’extraordinaire maîtrise de la fortification de montagne acquise par les ingénieurs du roi. Il est relié à la ville de Briançon par le pont d’Asfeld et au fort du Randouillet par la Communication Y.

Le fort Dauphin est un poste avancé construit, de 1724 à 1732 à 1.440 mètres d’altitude, en lisière de forêt. Il assure la surveillance du Vallon et la protection du fort des Têtes, situé à cinq cents mètres. Avec le fort des Salettes, il verrouille parfaitement la route de l’Italie. Le nom de fort Dauphin lui est donné en l’honneur de la naissance de Louis, Dauphin de France, quatrième enfant de Louis XV. Il fut rebaptisé fort Lutin en 1793. C’est un ouvrage à plusieurs niveaux avec deux fronts bastionnés, sa particularité vient d’un imposant mur (2,20 mètres de large et 9,30 mètres de haut) qui traverse le fort dans le sens de la longueur et sur lequel est adossé le seul bâtiment de casernement. Surclassé par la nouvelle artillerie rayée à partir de 1858, et à peu près impossible à renforcer efficacement, l’ouvrage passe en seconde ligne avec la construction des nouveaux forts d’altitude, tel que celui de l’Infernet. Actuellement propriété du ministère de la Défense, il est dans un état de délabrement avancé.

Ouvrage de la Communication Y ou la Communication Y est une grande galerie couverte, se comportant comme une double caponnière. Il s’agit d’un ouvrage bastionné reliant les forts des Têtes et du Randouillet. La Communication Y, construite entre 1724 et 1734, se présente comme une galerie maçonnée de 200 mètres de long et de 4,5 mètres de large. Son rôle est de barrer le passage à une armée ennemie dans le vallon de Fontchristiane grâce à un armement placé sur les bastions de chaque côté de l’ouvrage. Dans une casemate annexe, la Communication Y abrite le bassin de réception de sources constituant une des ressources en eau de la forteresse. Il s’agit d’un ouvrage rare et curieux, formant avec les deux forts un ensemble indissociable et probablement unique.

Le fort du Randouillet, bâti à 1.604 mètres d’altitude et construit de 1719 à 1734, domine le fort des Têtes. Sa mission est de protéger le fort des Têtes d’une éventuelle attaque venant des sommets de l’Infernet (2.380 mètres d’altitude). Sa position lui permet également de surveiller la vallée de Cervières. Le fort a la particularité d’être composé de deux parties bien distinctes : « le donjon », la partie supérieure de l’ouvrage dans lequel se concentre les principaux éléments de défense et plus bas la « ville militaire », abritant les bâtiments de casernement, les magasins de toutes sortes, l’arsenal… . Le fort du Randouillet échappe pratiquement à tout schéma géométrique régulier, compte tenu des difficultés du terrain. Un téléphérique militaire le reliait au fort de l’Infernet, fort construit à partir de 1876. Son nom de fort du Randouillet lui vient des hirondelles qui y nichent et qui sont appelées les randouilles dans les Alpes du Sud. Le fort est délabré et son accès est interdit. Des visites sont ponctuellement organisées par l’office de tourisme.

La place forte de Briançon est inscrite depuis le 7 juillet 2008 au patrimoine mondial de l’UNESCO dans la catégorie « biens culturels ». Cette constellation de forts de montagne représente une conception « dynamique » de la défense qui ne constitue certes pas une originalité au XVIIIe siècle, surtout en plaine, mais son adaptation à la topographie complexe d’un site de montagne reste l’exception.

L’Alsace et la Franche-Comté : frontières naturelles ou politiques ?

Deux provinces à l’histoire mouvementée forment la frontière Est de la France : l’Alsace et la Franche-Comté. Possession des Habsbourg au début du XVIe siècle, la Franche-Comté est utilisée par ceux-ci comme un chemin pour le passage des troupes entre l’Espagne et les possessions espagnoles d’Italie et les Pays-Bas. Elle constitue ainsi une menace pour la France, qui cherche rapidement à s’en emparer. La conquête définitive a lieu en 1674, avec le siège victorieux de Besançon. Louis XIV fait de la ville la nouvelle capitale de la province, au détriment de Dole, et en renouvèle le système défensif. Plus au Nord, l’Alsace, terre de l’Empire germanique, a été partiellement rattachée à la France en 1648, à la fin de la guerre de Trente Ans. Mesurant son importance stratégique, Louis XIV y ajoute Strasbourg, conquise en 1681, et, pour défendre la ligne du Rhin, confie à Vauban la création de la ville nouvelle de Neuf-Brisach en 1697.

Besançon

Tout au long de son règne, Louis XIV cherche à desserrer l’étau des Habsbourg autour de son royaume. Conquérir la Franche-Comté permet de séparer deux possessions habsbourgeoises : les Pays-Bas et le duché de Milan. En 1674, après un siège de deux mois, cette possession espagnole tombe définitivement aux mains des Français, en même temps que l’ensemble de la Franche-Comté (traité de Nimègue, 1678). Besançon devient alors la capitale de la province, aux dépens de Dole.

Comme dans toute ville récemment conquise, la priorité va aux travaux militaires. Vauban, qui avait dirigé le siège de Besançon, sait mieux que quiconque comment en améliorer la défense, d’autant plus que Louis XIV décide d’en faire un des maillons essentiels du système de défense de l’Est de la France. Ce dernier a jugé la citadelle au moment du siège «fort belle, mais elle ne parait avoir que les os». Il écrit à Louvois en 1678 : «Faites achever les desseins de la ville et de la citadelle qui ne peuvent être meilleurs et considérez après Besançon comme une des meilleures places de l’Europe, et sur laquelle le roi peut se reposer plus que sur une autre qui soit dans son royaume».

Besançon se trouve à l’intérieur d’une boucle du Doubs avec au-dessus d’elle, un éperon rocheux, le mont Saint-Étienne, sur les onze hectares desquels s’établit la citadelle et ses trois fronts bastionnés fermant ce méandre, tout en dominant de cents mètres la ville et les environs. La cité est entourée d’une ceinture urbaine bastionnée munie de tours casematées comprenant : l’enceinte de la boucle et la ceinture de Battant.

Visitons les trois fronts bastionnés puis la citadelle avant de redescendre vers l’enceinte bastionnée.

Le front Saint-Étienne constitue la première ligne de défense de la citadelle face à la ville. Il a été construit à l’emplacement de la cathédrale éponyme, que Vauban fait détruire : «Démolir ce qu’il y a de commencé à l’église […] et la faire suivant le dessein […] qui est beaucoup plus spacieux». Ce front est constitué d’une demi-lune surmontée d’un réduit de demi-lune débouchant sur un pont dormant puis à un pont-levis donnant accès à la porte d’entrée. Cette demi-lune et son réduit sont équipés pour y placer de l’artillerie. La porte d’entrée est encadrée de deux bâtiments, ce sont les corps de garde et les prisons de la garnison et à l’étage, des logements d’officiers et de soldats. L’ensemble est barré par une courtine et fermé par un mur-traverse à chaque extrémité, les protégeant des vues et des tirs latéraux provenant des collines de Chaudanne et Bregille. De chaque côté des bâtiments s’établissent deux demi-bastions à orillons. Longeant le bord de la falaise, un souterrain est construit pour relier le front Saint-Étienne aux fossés du front Royal. A l’arrière de ce front, une vaste zone arborée en pente forme le glacis du front Royal.

Le front Royal constitue la véritable entrée de la citadelle. Bâti par les espagnols et remanié par Vauban, il est flanqué de deux guérites de surveillance : la tour du Roi, à l’est et la tour de la Reine, à l’ouest. Le front Royal est amélioré par des fossés plus profonds creusés dans la roche calcaire et des défenses plus importantes : une demi-lune et son chemin couvert.De la tour de la Reine part le chemin de ronde, long de 650 mètres, le reliant au front de Secours avant de revenir à la tour du Roi. Les murailles de ce chemin de ronde, larges de cinq à six mètres et hautes de quinze à vingt mètres, épousent à perfection le relief et le rocher. La partie supérieure de celles-ci est réalisée en briques, les éclats de briques étant moins meurtriers que ceux de calcaire. A l’origine, une dizaines d’échauguettes étaient accrochées à la murailles, trois subsistent aujourd’hui.

Le front de Secours, front sud de la citadelle, est également bâti par les Espagnols et remanié par Vauban. Le front de Secours est un front inversé considérablement renforcé par un savant agencement d’ouvrages qui, en utilisant la pente, permettent de déployer trois étages de feu, pouvant réunir près de cinquante pièces d’artillerie afin de protéger au mieux cette partie de la citadelle, plus exposée que celles situées du côté du nord. Vauban fait construire dans le ravin des piles de maçonneries (qui disparaissent en 1875) afin de supporter en cas de nécessité un pont de secours.

La citadelle, passé le front Royal, on débouche dans sa cour intérieure occupant le dessus de la colline. Cette cour est divisée en deux parties par un mur-traverse joignant le front Royal au front de Secours et contre lequel s’appuient quatre corps de casernes devenus au XVIIIe siècle le grand corps des casernes ou bâtiment des Cadets. Casernement principal de la citadelle, il abrita la compagnie de Cadets du Roi. Dans la partie gauche de la cour, se trouve la chapelle, construite de 1680 à 1683 et dédiée à Saint-Étienne. Le puits, profond de cent trente-deux mètres, est creusé jusqu’à la nappe phréatique. Surmonté d’un pavillon, il possède une cage d’écureuil de 4,50 mètres de diamètre qui était mise en mouvement pour remonter d’eau. La citadelle dispose également de quatre citernes recevant l’eau des toits. Dans la partie droite de la cour, appelée cour des Cadets, sont rassemblés divers bâtiments logistiques : le moulin, une citerne, un magasin à poudre (dit « des Espagnols »), des magasins (pour l’approvisionnement) et le logement du major, un arsenal (dont l’étage servait de magasin d’armes et le rez-de-chaussée de hangar pour les affûts d’artillerie) ainsi qu’un préau pour les apparaux et les boulets.

Les fortifications de la boucle font partie de l’enceinte urbaine bastionnée. Cette enceinte est construite sur la rive gauche du Doubs de 1675 à 1695. Chaque fois que cela est possible, Vauban s’appuie sur les murailles médiévales restaurées et complétées par Charles Quint au XVIe siècle. De la porte Notre-Dame, point de départ de la ceinture urbaine, au flanc des Cordeliers, 1.500 mètres de remparts jalonnés de tours bastionnées et de bastions protègent la ville. Du flanc des Cordeliers au bastion du Saint-Esprit, 500 mètres de quais dotés de casemates couvrent le lit du Doubs. Du bastion du Saint-Esprit à la porte Rivotte, autre entrée de ville où s’achève l’enceinte urbaine, de nouveau 1.500 mètres de remparts également renforcés par des bastions ou des tours bastionnées bordent la rivière. Les portes Notre-Dame et Rivotte sont reliées à la citadelle par un chemin de ronde fortifié. Du XVIIe au XIXe siècle, les fortifications avaient « les pieds dans l’eau » ; c’est la réalisation du canal Monsieur (qui deviendra le canal du Rhône au Rhin) qui en a modifié l’aspect avec la création du chemin de halage, établi au pied du rempart ou gagné sur le Doubs.

Pour l’enceinte de Besançon, Vauban invente en 1687 les tours bastionnées aux voûtes épaisses et à deux étages de feux. Ces tours permettent de résoudre le problème de commandement que les hauteurs voisines, Bregille et Chaudanne, ont sur les ouvrages de la ville (c’est à Bregille et surtout à Chaudanne que Vauban avait installé en 1674 ses batteries pour prendre la ville et la citadelle). Plus petite qu’un bastion, la tour bastionnée dispose de deux étages de feux : le supérieur à ciel ouvert et l’inférieur pour mettre les canons à l’abri des feux plongeant des hauteurs avoisinantes. Vauban, soucieux de ménager la vie des hommes, réalisa ces ouvrages en partie avec de la brique car les éclats de ce matériau provoqués par les boulets sont moins dangereux que les éclats de pierre. A titre d’exemple, regardons la Tour bastionnée de Chamars (XVIIe, XIXe siècles) qui a été construite sur le roc, en lit de rivière, entre 1687 et 1691. Seule tour bastionnée de Vauban à être parvenue à peu près telle qu’il l’avait conçue, elle a été couverte au XIXe siècle, comme les autres tours de l’enceinte urbaine.


La ceinture de Battant fait partie de l’enceinte urbaine bastionnée. Les fortifications de Battant ont été réalisées de 1677 à 1688. À partir de 1677, l’enceinte est tracée par l’ingénieur Montille d’après les plans de Vauban. Située sur la rive droite du Doubs, elle enserre le quartier éponyme, depuis Arènes jusqu’à la tour de la Pelote, près du ruisseau de la Mouillère. Le terrain s’élève en pente depuis la rivière, à 238 mètres d’altitude jusqu’aux hauteurs de Battant qui culmine à 280 mètres. Le point le plus élevé est le fort Griffon. Le fort actuel est construit à partir de 1680 sur les plans de Vauban. Il succède à un premier bastion, établi en 1595 par l’ingénieur italien Jean Griffoni, alors que les troupes du roi de France Henri IV menacent Besançon d’un siège. Tête de pont de la ville, ce fort qui occupe un emplacement privilégié peut être considéré comme une seconde citadelle. Il joue le rôle d’un réduit représentant la position clé de la rive droite et son tracé permet de tirer à la fois sur la campagne en cas d’attaque et sur la ville en cas de rébellion. «Lui seul avec une garnison de 200 hommes contiendra mieux le peuple que ne pourraient pas faire 1 200 logés dans les casernes ordinaires» remarque Vauban. Fort à trois bastions dont un avec cavalier, il possédait une porte d’entrée qui jusqu’au début du XXe siècle était protégée par un fossé, aujourd’hui comblé, munie d’un pont-levis. La cour où s’élève la chapelle est encadrée par trois corps de bâtiments. Deux d’entre eux sont des casernesconstruites selon le prototype de la caserne modulaire à la Vauban, le troisième comportait le corps de garde ainsi que le logement du commandant du fort. Affecté au logement de la troupe, le fort Griffon est utilisé par les militaires jusqu’en 1945 puis abrite à partir de 1946 l’École Normale, aujourd’hui l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Franche-Comté. La ceinture de Battant possédait trois portes d’entrée, protégées chacune par un bastion et une demi-lune ; un glacis s’étendait en avant des ouvrages. Les grands travaux de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont modifié cet ensemble. Aujourd’hui, les portes ont disparu, une partie des remparts a cédé la place à la voirie et les fossés sont devenus des routes ou des parking.

Trente années de travaux et des fonds considérables, à tel point que Louis XIV demande à Vauban s’il édifiait les murailles de Besançon avec de la pierre….ou avec de l’or !, seront nécessaires pour obtenir, en 1711, l’une des places fortes les plus puissantes de l’époque. Une fois la ville à l’abri de la menace, on a procédé aux aménagements urbains; ceux-ci n’interviennent qu’après la construction du plan-relief, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Au XIXe siècle, les progrès constants de l’artillerie, en particulier l’utilisation des canons rayés et de l’obus, augmentent considérablement l’efficacité des pièces d’artillerie et rendent les défenses de Vauban obsolètes. Un nouveau système de défense va s’imposer pour répondre à la puissance accrue de l’artillerie. À l’ancienne conception de la guerre de siège où une ville protégée par ses murailles résistait aux assiégeants, succède l’idée du camp retranché, protégé par des fortifications à demi enterrées construites sur les hauteurs environnantes : les forts détachés. À partir de 1945, l’évolution de la politique de défense et des techniques font perdre à la ville son rôle de place forte sur la frontière de l’est. Le Ministère de la Défense abandonne la majeure partie des emprises subsistant dans la boucle, ainsi que la plupart des ouvrages de la ceinture fortifiée et ses casernes. En 1959, la Ville lui rachète la citadelle, qui n’en n’a plus l’utilité et dédie la forteresse au tourisme, à la mémoire et à la culture. Plusieurs espaces muséographiques ont vu progressivement le jour : le jardin zoologique, l’aquarium, l’insectarium, le musée comtois, l’espace Vauban… . Le Musée de la Résistance et de la Déportation y est implanté. La Défense lui cède également, ainsi qu’au département, les anciens forts de la cité qui deviennent alors des bâtiments à vocation culturelle ou administrative.

Intégrée au Réseau des sites majeurs de Vauban, l’ensemble du site (la citadelle, le fort Griffon et les remparts) est inscrit depuis le 7 juillet 2008 au patrimoine mondial de l’UNESCO dans la catégorie « biens culturels ».

Strasbourg

Strasbourg, ville libre d’Empire, verrou de la vallée du Rhin, représente pour Louis XIV un enjeu majeur de la conquête de l’Alsace, dont il possède déjà la partie sud et la Décapole depuis 1648 – au milieu du XIVe siècle, dix villes d’Empire libre, situées en Alsace, décident de fonder une ligne d’entraide et de soutien, autant au niveau militaire qu’économique. Ainsi, est créée la Décapole. Ces dix villes sont : Haguenau (la capitale), Wissembourg, Rosheim, Sélestat, Obernai, Munster, Colmar, Mulhouse, Turckheim et Kayserberg. Le Traité de Nimègue en 1648 entraîne la dissolution de la Décapole -. En 1681, le roi encercle la cité; celle-ci capitule sans résistance, ce qui lui permet de conserver ses libertés politique, administrative et religieuse. Aussitôt, Vauban modernise les fortifications et édifie de nombreuses casernes ainsi qu’une citadelle à l’est de la ville pour y loger la garnison française.

Un premier plan-relief , aujourd’hui exposé à Strasbourg, est construit entre 1725 et 1728 et emporté par les Prussiens en 1815, signe de l’importance que ceux-ci attachent à cette ville. Pour compenser cette perte, un nouveau plan est réalisé à partir de 1830.

Une fois les équipements militaires mis en place, Strasbourg connut une longue période de transformation urbaine. Le plan-relief témoigne de cette modernisation au cours des XVIIIe et XIXe siècles : création de places, construction d’hôtels particuliers et de bâtiments civils, comblement des fossés et aménagement de jardins. On y a même ajouté sous Napoléon III les infrastructures contemporaines, notamment la voie ferrée, l’usine à gaz et le canal de la Marne au Rhin.

La fortification urbaine de Strasbourg. Depuis sa fondation jusqu’à une période récente, la ville de Strasbourg a joué un rôle militaire important. De son noyau antique d’environ 20 hectares, Strasbourg atteint les 275 hectares d’espace fortifié avec Vauban; les aménagements successifs transforment la ville en forteresse, occupée par des garnisons.

L’étude des enceintes urbaines de Strasbourg distingue cinq périodes : de l’Antiquité au haut Moyen Âge (90-1000), les enceintes médiévales (1000-1440), le temps des adaptations (1441-1630) , la fortification bastionnée (1630-1870) et la ceinture allemande (1870-1918).

Les éléments sur les diverses enceintes de la ville de Strasbourg sont tirés de l’Histoire et Archéologie des enceintes de Strasbourg, de Jean-Jacques Schwien, Yves Henigfeld, Martine Keller, Marie-Dominique Waton et Hans Zumstein, présenté au 121ème congrès national des Sociétés historique et scientifique à Nice en 1996.

De l’antiquité au XIIe siècle

Les premières représentations figurées montrent le camp légionnaire (le castrum) d’Argentorate – premier nom de Strasbourg – vers 90, celui de la Legio VIII Augusta, entouré de remparts. Entre 70 et 140, trois remparts se succèdent. Le premier, en bois sur fondations de basalte (vers 80). Le second en pierres calcaire avec chaînage de tuiles plates. Le troisième en pierres calcaire et grès venant chemiser le second; son épaisseur est en moyenne de 2,50 mètres et de 9 à 10 mètres de hauteur. Ce rempart est renforcé de tours intérieures carrées avec plateformes pour abriter les balistes (vers 120 – 140). Le camp atteint son état le plus parfait vers la fin des années 300; il s’étend sur une superficie de vingt hectares et dessine un rectangle de 530 mètres sur 355 mètres, sur une terrasse non inondable au nord-est des deux affluents du Rhin : la Bruche et l’Ill. Le mur qui entoure ce castrum est long de 1.810 mètres. Quatre imposantes tours semi-circulaires de vingt mètres de diamètre flanquent les angles de ce polygone. Entre ces tours et les quatre portes monumentales (aux quatre points cardinaux), quarante-huit tourelles de guet de sept mètres de diamètre jalonnent le rempart.

Au Moyen-Âge, le système défensif de la ville, devenue Strateburgo – le bourg de la route – connaît le maintien du castrum, tandis que l’emprise de l’ellipse subit quelques transformations, perceptibles au travers d’un réseau de fossés. Cette première extension du périmètre fortifié aurait été réalisée durant le haut Moyen Âge entre 700 et 722, sans que les spécialistes en aient une parfaite visibilité. La seule certitude est que cette enceinte existe à l’époque de la rédaction du premier statut municipal au milieu du XIIe siècle. Le statut municipal évoque deux types de fossés : un fossé intérieur qui ne doit pas excéder trente pieds (soit neuf mètres environ) et un fossé extérieur de soixante pieds. Il y aurait aussi eu trois portes, d’ailleurs encore mentionnées après la réorganisation du système défensif au XIIIe siècle.

Les enceintes médiévales

En deux siècles et demi, Strasbourg va se doter d’une nouvelle ceinture défensive qui, d’une part, rompt avec l’organisation précédente et, d’autre part, donne à la ville une configuration qui restera inchangée jusqu’en 1630, voire 1870. Trois grandes étapes peuvent être distinguées avec la construction de quatre nouvelles enceintes entre 1200 et 1440.

Jusque vers 1200, la ville a perpétué l’organisation antique avec l’enceinte du castrum et les églises paroissiales le long des axes principaux. Le XIIIe siècle marquera une rupture fondamentale par la réunion de ces ensembles avec la construction de l’enceinte dite épiscopale avec une deuxième extension (1200-1220), au nord, un rempart d’une longueur de 1.450 mètres entre les actuels Ponts-Couverts et l’angle nord-est du castrum. Ce tronçon englobe le front nord du castrum. Les tours de cette seconde extension ne disparaîssent du paysage urbain qu’au XIXe siècle. Et une troisième extension (1228-1344) au sud, un rempart d’une longueur de 1.650 mètres joint les Ponts-Couverts à l’actuelle rue de Zurich. Les ouvrages complétant l’enceinte proprement dite : tours, portes, fossés et ponts sont mal connus parce que attestés tardivement (après 1300). Cette nouvelle enceinte est percée de huit portes et renforcée par vingt-cinq tours carrés. Une partie de l’enceinte est construite en briques et dispose à la base d’un parement de blocs en grès soigneusement appareillés. Ils sont fondés (établis solidement) sur une planche horizontale en chêne au niveau de la nappe phréatique, elle-même posée sur des pieux fichés verticalement dans le gravier naturel. L’autre partie du mur repose sur un mélange de troncs, branches et fagots disposés à l’horizontale (système bien plus fragile). Ces extensions donnent à la ville une configuration globalement circulaire de 99 hectares et intègrent la rive droite de l’Ill dans l’espace urbain. La quatrième extension ou enceinte du faubourg ouest, préalablement palissée, elle est maçonnée entre 1374 et 1390. Mesurant près de 2.600 mètres (soit une superficie de 76 hectares), elle est renforcée par cinq tours saillantes sur l’extérieur et dix-sept tourelles octogonales. Le mur lui-même est crénelé, les tours recouvertes d’une toiture à quatre pans et les tourelles sans doute terminées par une plate-forme permettant d’y disposer des pièces à feu. Sa construction est quasi identique à l’enceinte du XIIIe siècle : fondation sur pieux, construction en briques avec un parement extérieur à la base en pierres à bossage. La cinquième extension ou enceinte de la Krutenau (1401-1441) est longue de 1.000 mètres (pour une superficie de 27 hectares). Son tracé précis est malaisé parce que l’essentiel en a disparu avec la construction du système bastionné. Toutefois, les fouilles montrent une escarpe construite en briques soigneusement appareillées, tant sur la face avant que sur la face arrière. Ces briques reposant sur un parement en grès fondés sur des planches en chêne disposées côte à côte et chevillées sur trois rangs de pieux espacés en moyenne de cinquante centimètres.

Le temps des adaptations

A la fin du XVe siècle, l’enceinte globale de Strasbourg englobe alors 200 hectares. Les incessants progrès de l’artillerie nécessitent une adaptation correspondante des ouvrages défensifs.

La ville de Strasbourg dédouble ses enceintes. Des bastions et des remparts de terre sont édifiés aux endroits sensibles. Des fausses-braies avec leurs escarpes percées de bouches à feu et des barbacanes sont établies. Le doublement des portes est devenu systématique. Des tours de flanquement sont rajoutées sur l’enceinte de la Krutenau et des bastions à redents avec canonnières au ras de l’eau pour les tours des Pont-Couverts. La plupart des fossés sont élargis. En 1475, afin de disposer d’un glacis suffisant autour de la ville, toutes les constructions sur une profondeur de 500 à 1.000 mètres sont systématiquement détruites, soit 680 bâtiments.

La fortification bastionnée

Ce système en trois étapes apparaît comme l’ultime étape du processus de réorganisation engagé à partir du XVe siècle, puisque les enceintes sont en grande partie conservées, y compris celle du noyau urbain qui perd cependant tout intérêt militaire.

Le premier système bastionné (1630-1681). Une réorganisation complète du système défensif est décidé en pleine guerre de Trente Ans (1618-1648). Un plan-masse est établi par un général de l’armée suédoise, Paul Mörschauser, qui en assure un début de réalisation (1633-1637). La construction se fait par à-coups, en fonction des urgences et des possibilités financières, jusqu’en 1681. Malgré tout, une ligne directrice est maintenue, celle du bastion polygonal flanquant comportant enceinte basse, rempart de terre et large fossé (40 à 50 mètres) avec cunette centrale. Au total, ce sont près de 12.000 mètres de murs – moitié escarpe, moitié contrescarpe – qui ont été construits, soit environ 6.000 mètres de fossés.

Les apports de Vauban (1681-1700). Après la réunion à la France, en 1681, la rénovation des fortifications de Strasbourg, place de guerre sous Louis XIV, est confiée à Vauban. La Ville perd la maîtrise d’ouvrage, ne gardant que la charge financière. Le 3 octobre 1681, trois jours après la capitulation sans combat de Strasbourg, Vauban inspecte une partie de la place et les environs avec Louvois. Dans un mémoire faisant le point de situation sur le système défensif (Scituation de Strasbourg, ses deffauts et avantages. Et les propriétés généralles et particulières de la fortification, après l’exécution de son projet achevé), Vauban considère d’ailleurs qu’il n’y aura que peu d’améliorations à y apporter, à l’exception de la citadelle destinée à tenir le pont du Rhin. Le point faible de la ville lui, semble se situer à l’ouest puisque du haut des collines, celle-ci peut être investie sans difficulté; il précise d’ailleurs qu’il est impossible d’y remédier.

La Citadelle. La surveillance du Rhin et la défense du pont semblent avoir été une préoccupation majeure depuis le début du XVIIe siècle. Vauban et Jacques Tarade, ingénieur du Roi et directeur des places fortes d’Alsace de 1683 à 1712, fortifient définitivement ce passage par la construction de deux imposants ouvrages de part et d’autre du fleuve désormais devenu une frontière. En rive droite, le village de Kehl est entouré d’une enceinte bastionnée complétée par de nombreux ouvrages détachés (en garnison 1.000 hommes). En rive gauche, la petite redoute du péage de 1619 est remplacée par une imposante citadelle entre 1681 et 1700. Vauban fait creuser la canal de la Bruche pour transporter les matériaux nécessaires à son édification. De forme pentagonale avec un bastion à orillons à chaque angle, elle est complétée par deux ouvrages à cornes (au nord et à l’est) et plusieurs demi-lunes. Deux courtines bastionnées la relie à la ville, enserrant un glacis vraisemblablement formé d’un marécage artificiel. Véritable ville dans la ville, hors de la juridiction des magistrats, la Citadelle possède son église et ses casernes réparties autour d’une place d’armes et sa garnison compte entre cinq à six mille hommes. La Citadelle est totalement détruite par les bombardements prussiens lors du siège de Strasbourg en 1870. Il n’en subsiste aujourd’hui, qu’un segment de 350 mètres de long en direction de l’est. Depuis 1967, le lieu est aménagé en un parc : le parc de la Citadelle.

La Grande Écluse ou le barrage Vauban. Face aux progrès de l’artillerie et des techniques de combat, les ponts-couverts ne permettent plus de défendre correctement le sud de la ville. Ainsi, parmi les compléments au système hérité de la ville libre que Vauban a préconisé, figure une nouvelle construction capable de répondre aux nouvelles contraintes de la guerre. Il s’agit d’un barrage de 130 mètres de long sur 15 mètres de large édifié en amont de la ville en travers de l’Ill. Il reliait les fortifications, aujourd’hui disparue, de la ville. Commencé dès 1682 et terminé en 1700 ce pont en pierres de taille et au mur aveugle du côté de l’attaque, est destiné à arrêter d’éventuels assaillants, mais aussi à inonder tout le front sud de la ville grâce à son système de vannes. Il est complété par une digue d’inondation à 500 mètres au sud de ce front pour protéger les fortifications. Sur les deux pointes situées devant les tours des Ponts-Couverts, ont peut voir deux séries d’embrasures percées près du niveau des eaux; il s’agit d’emplacements permettant de couler sur place des embarcations tentant d’investir la place. Ce barrage fut utilisé lors du siège de Strasbourg en 1870, provoquant l’inondation des quartiers situés en amont.

L’enceinte et les forts. Vauban ne semble pas avoir apporté de modification à l’enceinte bastionnée elle-même, à l’exception des deux forts aménagés en 1682 aux angles de la courtine ouest : le fort Blanc et le fort de Pierre. Il a par contre, avec ses successeurs immédiats, étendu le front des fortifications par la construction de demi-lunes protégeant les angles rentrants des bastions, ainsi que deux ouvrages à cornes sur le front ouest. Ces aménagements ont provoqué, intentionnellement ou non, la création d’une zone marécageuse tout autour de la ville.

La pérennisation du système (1700-1870). Au-delà des années 1700, le système défensif ne sera plus guère modifié, si ce n’est par petites touches pour permettre par exemple, l’entrée du chemin de fer en 1852-1861. L’enceinte du XIIIe siècle est aussi progressivement démantelée entre la fin du XVIIIe siècle et la fin du XIXe siècle.

 

La dernière ceinture défensive

Au cours des cinquante jours du siège de 1870, une partie des fortifications a été sérieusement endommagée. Après le Traité de Francfort (mettant fin à la guerre franco-prussienne de 1870-1871), le nouveau régime allemand décide de les remplacer par une nouvelle ligne défensive, tant pour disposer d’un système plus adapté aux exigences de l’époque que pour pouvoir y intégrer les nouveaux quartiers. De fait, seuls les fronts exposés (nord, sud et ouest) sont ceints à partir de 1875 d’un énorme rempart de terre de quinze mètres de haut avec une base de quarante mètres, sans courtine maçonnée, servant de plate-forme d’artillerie. Ce nouveau rempart reprend un schéma polygonal conventionnel : dix-neuf bastions à cavalier se succèdent tous les cinq cents mètres. Ils sont dominés par cette levée de terre formant talus, avec caponnière cuirassée dans la partie basse, courtine et crête d’artillerie dans la partie haute et protégée par un large fossé de quarante-cinq mètres de large et trois mètres de profondeur. En cas de siège, ce fossé pouvait être mis en eau par un système d’écluses. Adossés à ce rempart, on trouve des casernes, des magasins à poudres, des ateliers… . Cette enceinte est percée de onze portes d’accès : les portes de guerre, au seul usage de la garnison. La contrescarpe est équipée en 1885 de grilles de fer de trois mètres munies d’épieux. Ce rempart de neuf kilomètres est complété dès 1872 par une ceinture de quatorze forts détachés située à huit kilomètres de la ville. Le front sud/sud-est (côté Rhin) ayant été rasé par l’agrandissement des Hospices civils, un mur de protection percé de meurtrières pour mitrailleuses est érigé en 1906 le long du canal de dérivation.

Aujourd’hui

Le déclassement de Strasbourg de son statut de forteresse en 1922 entraîne le démantèlement d’une bonne partie de l’enceinte. Aujourd’hui, toutes les portes, sauf la porte de guerre n°1 (le passage de Schiltigheim (Kriegstor I), entre les bastions 10 et 11) et la porte de guerre n°2, ((Kriegstor II) entre les bastions 14 et 15), ont disparu. Il ne subsiste que sept bastions sur dix-neuf : le 6 ( impasse des Bosquets ), les 10 et 11 (rue Jacques Kablé), les 14,15,16, et 17 (entre la rue Wodli et la route des Romains). Une ceinture verte est constituée sur l’emprise de l’ancienne enceinte et des équipements y sont aménagés ; le glacis a été remplacé par une voie rapide. Sur la partie conservée est aménagé le parc du Glacis, tandis qu’après la réhabilitation des bâtiments, plusieurs bastions sont de nouveau utilisés : services municipaux, gendarmerie nationale, ateliers d’artistes.

Les caponnières cuirassées de Strasbourg

Profitons de notre passage par Strasbourg pour nous intéresser un élément de fortification encore présent et unique en Europe : la caponnière cuirassée ou caponnière blindée. Une caponnière est un ouvrage, le plus souvent situé du côté de l’escarpe, destiné à couvrir un fossé. Trop exposées aux feux de l’artillerie, elles ne sont pas réintroduites dans la fortification du XXe siècle. Installées à Strasbourg, ces caponnières cuirassées sont une véritable avant-première à l’époque de la fortification maçonnée. Huit sont construites et disposées à la pointe de chaque bastion de numéro impair de manière à permettre le croisement des feux au ras des fossés. Pour leur réalisation, les Allemands font appel à la société anglaise Cammell (Sheffield) réputée pour la qualité de son fer laminé. Les blindages frontaux et latéraux sont composés d’un jeu de deux plaques (une plaque interne de dix centimètres d’épaisseur et une plaque externe de douze centimètres d’épaisseur) réunies par des rondelles élastiques permettant à la structure de bouger. Entre ces plaques, est disposé une couche de huit centimètres de « béton de limaille de fer ». Cette méthode offre une épaisseur de blindage de trente centimètres et procure une résistance aux projectiles jusqu’au calibre de 305 mm (l’obus brisant n’ayant pas encore été inventé). Son toit, d’une épaisseur de dix centimètres est constitué de deux plaques de fer laminé, légèrement bombées, se chevauchant et rivetées entre elles. Trois orifices de ventilation, qu’il est possible d’obstruer sont présents sur le toit. Des plaques de métal assurent une protection de la jointure entre le blindage de la façade et celui du toit; les têtes des vis de fixation de ces plaques de protection sont recouvertes par une petite calotte de plomb les protégeant de la rouille. Enfoncé dans le sol pour réduire la surface exposée à l’ennemi, l’intérieur de la caponnière est située approximativement à un mètre sous le sol. Les 128 tonnes de celle-ci reposent sur une dalle en béton de cinq mètres d’épaisseur. La particularité du montage et l’absence quasi totale de fixation sont censés donner une certaine élasticité à l’ensemble en cas de bombardement. L’ouvrage, dans sa totalité, dépasse les 680 tonnes, et témoigne d’une technologie transposée de la fabrication des navires de guerre. On accède à la caponnière par une galerie droite en voûte inclinée débutant au niveau de la caserne du bastion (passant sous le rempart) avec dans sa dernière partie une voûte métallique monobloc de vint-cinq centimètres d’épaisseur et de cinq mètres de long reposant sur des madriers en teck (!), toujours pour garantir une certaine élasticité, posés sur une assise de bloc de granit (visibles sur la caponnière 17) pour palier la diminution de l’épaisseur de terre au dessus. Elles sont équipées de quatre créneaux frontaux pour armes d’infanterie et de deux fois deux embrasures pour canons de 8 centimètres, procurant un champ de tir de trente-cinq degrés. Ces créneaux sont protégés par des visières de combat. L’espace de combat d’une caponnière est de neuf mètres de long sur six mètres de large et d’une hauteur d’un mètre quatre-vingt. Vingt hommes servent les quatre canons. A l’avant, se trouve une cuirasse faite de plaques de granit affleurant la surface du sol. Certainement d’un prix de revient exorbitant, l’efficacité militaire de ce type de caponnière reste à démontrer : les progrès de l’artillerie la rendront rapidement et définitivement obsolète. De plus, il est quasiment impossible de soutenir une cadence de tir élevée en raison d’une part de l’insuffisance du système de ventilation et d’autre part, en raison des traumatismes sonores engendrés par les départs de coup des pièces d’artillerie. Aujourd’hui, il n’en subsiste que trois exemplaires, celles des bastions 11, 15 et 17.

L’influence militaire a fortement marqué la trame urbaine de Strasbourg et cela, depuis ses origines : c’est ainsi qu’un certain nombre de constructions défensives, qu’elles soient antiques, médiévales, modernes voire contemporaines, ne sont plus que perceptibles dans le tissu actuel ; d’autres font aujourd’hui partie de son patrimoine, par l’inscription ou par le classement au titre des Monuments historiques.

Neuf-Brisach

En 1697, conformément au traité de Ryswick (mettant fin à la guerre de la Ligue d’Augsbourg entre Louis XIV et la Grande Alliance, voir le chapitre sur Luxembourg), la France doit rendre au Saint Empire romain germanique la place forte de Briesach (Vieux-Brisach), sur la rive droite du Rhin. Brisach perdue, il faut trouver le moyen de verrouiller le sud de l’Alsace. Louis XIV demande à Vauban de créer une nouvelle place forte dans la plaine d’Alsace, sur la rive française. Ce sera son dernier grand ouvrage.

Une place forte ex nihilo

Parmi les trois projets proposés, le Roi choisit le plan octogonal de six cents mètres de diamètre, le plus coûteux et le plus prestigieux, qui démultiplie à l’extrême les ouvrages défensifs. Sous la direction de Jacques Tarade (directeur des fortifications d’Alsace), la construction débute le 18 octobre 1698 avec la pose de la première pierre. Un canal (le canal Vauban ou canal de Rouffach) est spécialement creusé jusqu’aux Vosges pour acheminer le grès rose nécessaire à son édification. Construire sur un site de plaine offre peu de contraintes, Neuf-Brisach présente donc les caractéristiques d’une ville neuve militaire dressée selon des plans standardisés. La ville prévoit quarante-huit îlots dont certains sont dédiés aux habitations civiles, à des structures administratives et militaires (palais du gouverneur, pavillon des Officiers et des Lieutenants, hôpitaux civil et militaire, arsenal, parc à boulets, à bois, à fourrage, magasins à poudre…), mais aussi religieuses (église Saint-Louis). Ils s’organisent autour d’une place d’armes centrale avec une place du marché attenante sur laquelle se trouve l’actuel Hôtel de Ville. La plupart des bâtiments ne seront construits que bien des années plus tard. De nombreuses casernes (deux de cavalerie et deux d’infanterie) sont construites le long de la rue du rempart, seule la caserne Suzonni est intégralement subsistante. Les maisons, quant à elles, doivent respecter une certaine hauteur et comporter une cave voûtée pour servir d’abri. Quatre portes dont trois charretières ( la porte de Colmar surmontée des armoiries royales, seule conservée, les portes de Strasbourg et de Bâle) et une porte piétonne, toujours dans son état originel (la porte de Belfort) sont réalisées d’après les projets somptueux de Jules Hardouin-Mansart. Pour attirer la population, de nombreux privilèges sont accordés par le roi jusqu’en 1758. Mais construite au milieu des marais, la place forte acquiert une mauvaise réputation, au point qu’en 1774 seule la moitié des îlots constructibles est occupée. Neuf-Brisach est constituée de trois enceintes. La première, dite de sûreté, est octogonale et matérialise le corps de place. Ses faces internes mesurent 240 mètres, ses courtines sont flanquées de tours bastionnées. Chaque front , qui mesure 290 mètres de saillant à saillant, est battu par les feux croisés de six canons sous casemates et de six autres canons tirant à barbette (tir effectué sous la protection d’un parapet). La deuxième enceinte, dite de combat, a des dehors très étendus et des fossés importants alimentés par une dérivation de l’Ill et dispose de demi-lunes et de contre-gardes protégeant les tours bastionnées. La troisième enceinte, constituée par le chemin couvert et par les glacis, a pour but d’arrêter, sinon de ralentir l’ennemi. Les fortifications de la nouvelle citadelle sont achevées en 1702.

En dehors de 1743, la citadelle n’a jamais joué de rôle dans l’histoire européenne, ni même dans l’histoire locale. Après avoir été investie à deux reprises en 1814 et 1815, elle est assiégée en novembre 1870. Sa garnison de 5.500 hommes enfermée dans des fortifications désormais dépassées s’oppose vainement aux troupes allemandes et capitule le 11 novembre (!) . Les fortification sont peu touchées, mais la ville, partiellement détruite, sera reconstruite. Devenue place forte allemande, ses fortifications sont largement modifiées à partir des années 1875 pour s’adapter aux évolutions de la guerre de siège et pour devenir le cœur de l’importante tête de pont allemande de Neuf-Brisach. À partir de 1872, les Allemands modernisent les fortifications. Après en avoir réparé les dégâts, ils construisent de nouveaux casernements pour cinq cents hommes sous les remparts. Ces casernements seront utilisés comme hôpital durant le premier conflit mondial. Ils réalisent deux nouveaux magasins à poudre, seize traverses-abris sur le terre-plein du rempart, huit abris au niveau des bastions ainsi que six petits magasins à poudre à proximité des pièces d’artillerie. En 1887, suite à la crise de l’obus torpille, il est procédé au renforcement des magasins à poudre, des casemates et des casernements à l’aide de béton spécial. Les tours bastionnées reçoivent une couche de quatre-vingts centimètres de béton avec une couche d’éclatement de quatre-vingts centimètres de sable. Les défenses des portes de Colmar et de Bâle sont adaptées. Trois bastions sont équipés de tourelles de guet en acier blindé. En 1902, les portes de Bâle et de Strasbourg sont élargies en détruisant les bâtiments. Les dessus de l’enceinte de sûreté sont également remodelés. Les Allemands y construisent seize abris traverses et huit abris de capitales. À l’intérieur de cette enceinte, ils bâtissent un laboratoire de poudres, sept systèmes de chargement et cinq magasins à munitions. Les fortifications de Neuf-Brisach sont modifiées une dernière fois lors de la construction de la ligne Maginot. Les embrasures des tours bastionnées situées entre les portes de Bâle et de Belfort sont adaptées aux canons et aux mitrailleuses en usage dans l’armée française. De nombreuses positions d’infanteries fortifiées sont disséminées tout autour de Neuf-Brisach. En juin 1940, le franchissement du Rhin par l’armée allemande donne lieu à d’intenses combats sur la ligne Maginot dans ce secteur. La population civile ayant été évacuée, l’armée allemande fit temporairement de Neuf-Brisach le plus grand camp de prisonniers de France. Les derniers combats à Neuf-Brisach se déroulent à la libération de la poche de Colmar en février 1945 où la ville est à nouveau détruite par les bombardements, américains cette fois-ci.

Les systèmes défensifs de Vauban

Profitons de notre arrêt à Neuf-Brisach pour présenter les trois systèmes défensifs de Vauban. Ville créée ex nihilo en 1697, elle est l’unique et magnifique illustration du « troisième système » de Vauban et est considérée comme l’aboutissement de son œuvre en matière d’architecture militaire.

Ces systèmes défensifs ont été décrits dans un but de classification et de systématisation par ses successeurs et non par Vauban lui-même pour qui : «l’art de la fortification ne consiste pas dans des règles et des systèmes, mais uniquement dans le bon sens et l’expérience». Si cette systématisation rigide peut s’accorder des fortifications de plaine, tel Neuf-Brisach, elle ne peut se concevoir pour les fortifications de montagne ou maritime, où elle se heurte à la réalité du terrain.

Le premier système reste classique aux idées prévalant au XVIIe siècle et notamment celles de Blaise de Pagan (1607-1665). Les bastions sont de grandes tailles en vue d’y loger de l’infanterie et chaque face d’un bastion est défendue par le tir des pièces d’artillerie et de mousqueterie du flanc du bastion collatéral placé dans sa stricte perpendiculaire. L’escarpe est à vue extérieure lointaine et la contrescarpe s’élève jusqu’au sol naturel. Le chemin couvert de la contrescarpe est bordé d’une solide palissade et barré de traverses mettant à l’abri des tirs latéraux et des ricochets. Les ouvrages hors de l’enceinte sont : la demi-lune dont les flancs sont battus depuis les faces des deux bastions l’encadrant et la tenaille remplace la fausse-braie médiévale. On peut citer comme exemple de cette première manière de faire : le front de terre de Saint-Martin-de-Ré, les citadelles de Lille, Mont-Dauphin et Longwy. Mais ce système présente un défaut majeur : les tirs partant de la forteresse en direction de l’assaillant, pour contrarier ses travaux d’approche et ceux de la défense rapprochée lors de l’assaut sont assurés à partir de la même crête de feu, derrière le parapet du bastion. Si un bastion est mis hors de combat, dans les deux bastions collatéraux, une face n’est plus défendue créant une grande faiblesse au niveau du système de défense.

Le deuxième système va chercher à accroitre la profondeur de la défense et à disloquer l’attaque. Pour pallier l’inconvénient du premier système, rendu encore plus vulnérable par la mise au point du tir par ricochet, Vauban sépare les crêtes de feu pour l’action lointaine de celles pour la défense rapprochée, en dédoublant son bastion par la création de contre-garde (B). Deux enceintes concentriques sont ainsi échelonnées en profondeur dans le fossé. L’enceinte extérieure, dite enceinte de combat, est constituée de bastions détachés (B) destinés à l’action lointaine. Celle-ci a des vues étendues sur le terrain environnant. L’enceinte intérieure, dite enceinte de sûreté, est constituée de tours bastionnées (T) collées au corps de la place et cachées à l’ennemi par l’enceinte de combat; restée intacte jusqu’à la chute de cette dernière, elle assure la défense rapprochée du fossé lors de l’assaut. Aux angles des courtines, Vauban place des tours à canons (tours bastionnées) construites sur un plan pentagonal et casematées. Si l’un des bastions est pris, le croisement des tirs en provenance des tours à canons «entraînent de grands dommages» pour les assaillants présents dans le fossé. Cette disposition, qui permet de conserver en service jusqu’au dernier moment les canons battant le fossé, présente aussi l’avantage d’obliger l’ennemi à pratiquer deux brèches pour réduire la place. On peut citer comme exemple de cette seconde manière de faire : Landau et l’enceinte de Belfort.

Le troisième système est un perfectionnement du second. Ce système vise à augmenter encore la résistance de la place en multipliant les ouvrages extérieurs. La courtine de l’enceinte de sûreté est pourvue de flancs supplémentaires, lesquels comportant des canons sous casemates, ainsi qu’en crête supérieure. Comme le bastion, la demi-lune se dédouble avec la création d’un réduit de demi-lune (R) possédant son propre fossé et, en théorie, la présence d’une caponnière entre le réduit de demi-lune et la tenaille. L’enceinte de combat est à demi-revêtement, ce qui signifie que la partie supérieure de l’escape n’est plus en maçonnerie mais en terre gazonnée associée à une haie vive.

Le fort Mortier

Avant de quitter Neuf-Brisach, faisons un détour par un petit ouvrage méconnu, nommé : « demy-lune du bout du pont » en 1675 et fort Mortier aujourd’hui. Situé à l’emplacement d’une ancienne redoute servant à protéger le pont franchissant le Rhin et menant à Briesach, ce n’est qu’en 1675 que le fort Mortier prend sa forme presque définitive. Il s’agit alors d’une demi-lune destinée à interdire l’accès à la ville neuve de Brisach et à protéger un important point de franchissement sur le Rhin. Dans ses fonctions, le fort Mortier est appuyé par le fort des Cadets bâti sur une grande île dont il ne reste aucune trace. Après le traité de Ryswick, il faut rendre les possessions occupées sur la rive droite du Rhin dont Briesach. Seul le fort Mortier est conservé mais mal orienté puisqu’il agissait contre un adversaire établi en Alsace, il faudra l’adapter à ses nouvelles missions en le « retournant » : il observe Briesach qui le commande, il contrôle, sans interdire, les points de franchissement sur le Rhin et croise ses feux avec la citadelle de Neuf-Brisach nouvellement construite. Il s’agit d’un élément de premier ordre dans le dispositif de défense imaginé par Vauban au moment de la construction de la place forte de Neuf-Brisach. La capitale du Fort Mortier, son axe principal, lui confère une importance historique tout à fait particulière puisqu’elle permet à Vauban de déterminer le centre géométrique de la nouvelle place de Neuf-Brisach. C’est un lieu chargé d’histoire, car le fort a été le témoin passif et souvent actif des nombreux conflits entre les états bordant les rives du Rhin et ce, du XVIIe jusqu’au XXe siècle. On retiendra, simplement, l’investissement et le siège du fort Mortier en novembre 1870 mais aussi les combats acharnés qui auront lieu en 1940 comme en 1945.

Sa forme est celle d’un pentagone allongé dont la gorge et les deux flancs donnent sur Vieux-Brisach et les deux faces vers Neuf-Brisach. Situé sur la rive gauche d’une rivière, le Giessen, il n’a pas à redouter une attaque venue du fleuve car le terrain entre le Giessen et le Rhin s’apparentait à l’époque à un marécage broussailleux. Entre le fort et Neuf-Brisach, l’espace, presque horizontal, permet un croisement des feux d’artillerie. Le fort est entouré d’un large fossé inondable fermé aux deux extrémités par deux batardeaux (nord et sud). Ceux-ci abritent un système d’écluses permettant de remplir le fossé (batardeau sud – écluse de chasse) ou de vider ce dernier (batardeau nord – écluse de fuite). Ils sont adossés à l’escarpe et jouent également le rôle de caponnière simple : ils flanquent le fossé à l’aide de feux d’infanterie. Ils permettent également un cheminement abrité des troupes vers le chemin couvert qui couvre le glacis. Ils sont surmontés chacun d’une dame. À ces dames sont adjointes vers 1875 une grille défensive devant interdire plus complètement ce cheminement. Le batardeau nord est couvert de plaques de grès plates rectangulaires qui sont posées à recouvrement dans le sens de la hauteur. Elles sont ainsi disposées en gradins. Enfin, ils bénéficient d’une organisation défensive interne sous la forme d’une succession de passages associant une porte à un créneau de défense intérieur. Son chemin couvert précédé d’un vaste glacis est bien défilé par des traverses. Certes, l’ouvrage est d’une faible dimension mais dispose de deux casernes suffisantes pour abriter une garnison de 250 à 300 hommes et d’un certain nombre de casemates à l’épreuve de la bombe. Les Allemands procèdent à l’amélioration du Fort Mortier pour l’adapter aux progrès de l’artillerie. Certains de ses bâtiments ont droit à des couvertures en béton (jusqu’à deux mètres d’épaisseur) doublées de pavés en granit.

Aujourd’hui propriété de la commune de Volgelsheim, le fort Mortier n’est pas ouvert à la visite. Toutefois, il fait l’objet d’actions de dépollution et de nettoyage avant d’entamer des travaux de restauration et de mise en valeur.

Le plan-relief de Neuf-Brisach, comme beaucoup d’autres, représente un état intermédiaire de la ville, entre réalisations et projets : l’église ne sera construite qu’en 1731 et l’hôtel du gouverneur en 1722. Bien que très endommagée en 1870 et en 1945 par les bombardements américains, la ville de Neuf-Brisach a conservé toutes ses fortifications. La porte de Belfort abrite le musée Vauban. La place forte est inscrite depuis le 7 juillet 2008 au patrimoine mondial de l’UNESCO dans la catégorie « biens culturels ».

Le Nord : à la recherche d’une frontière ?

Objet de toutes les sollicitudes des souverains français, en raison de la situation très septentrionale de Paris, la frontière du Nord du royaume est particulièrement fluctuante : les places présentées dans l’exposition montrent différents points de son extension. Saint-Omer, aujourd’hui dans le département du Pas-de-Calais, appartient au XVIIe siècle aux Pays-Bas méridionaux, sous domination espagnole : elle n’est conquise par la France qu’en 1677. Également espagnole, la place de Luxembourg est assiégée et annexée par Louis XIV en 1684, en raison de son importance stratégique. Elle est rendue aux Habsbourg en 1697, après d’importants travaux de fortification menés par Vauban. Enfin, Berg-op-Zoom, aujourd’hui située aux Pays-Bas, dans la province du Brabant septentrional, est assiégée et conquise en 1747 par Louis XV, dans le cadre de la guerre de Succession d’Autriche, opposant la Prusse et la France d’une part, l’Angleterre, l’Autriche et les Pays-Bas d’autre part.

Luxembourg

Depuis le Moyen Âge, le duché de Luxembourg occupe une position clé entre le royaume de France et le Saint Empire romain germanique. Louis XIV force l’interprétation du Traité de Nimègue de 1678 pour prononcer l’annexion de toutes les dépendances des territoires alors acquis. En vertu de cette politique dite « des réunions », le roi fait mettre le siège devant Luxembourg en 1684. Au bout de cinq semaines, la ville se rend. Rapidement, tous les pays européens, indignés de voir le souverain français annexer tant de territoires en temps de paix, forment la ligue d’Augsbourg et déclarent la guerre à la France. En 1697, au traité de Ryswick, Louis XIV doit rendre Luxembourg, abandonnant à l’ennemi les fortifications que Vauban vient de renforcer. Mais, Luxembourg n’a pas fini d’attiser la convoitise des Français. Au moment de la Révolution, pour se protéger des pays européens hostiles, la France doit mener une guerre à ses frontières. Enhardies par ses victoires aux Pays-Bas, les troupes révolutionnaires jettent leur dévolu sur Luxembourg. La puissante forteresse capitule après un siège de sept mois.

Au XVIe siècle, la ville de Luxembourg a acquis une grande renommée stratégique et militaire. Convoitée de tous, elle reste dans les limites de ses enceintes jusqu’en 1867. Tout au long de cette période, les défenses de Luxembourg sont en permanence améliorées et prolongées, ce qui lui valu le titre de « Gibraltar du Nord ». Cinq périodes contemporaines : quatre de fortification et une de démolition peuvent être dégagées :

  1. La période 1671 à 1694 : agrandissement des défenses par les Espagnols qui construisent plusieurs redoutes et la première caserne à l’intérieur de la ville.
  2. La période 1684 à 1697 : reconstruction à grande échelle des fortifications sous la direction de Vauban après le siège victorieux de 1684. Travaux employant plus de trois mille ouvriers.
  3. À partir de 1715 : agrandissement continu de la forteresse par les Autrichiens. Le général et ingénieur de Beauffre a préparé un plan ambitieux destiné à faire de Luxembourg un lieu stratégique pour la défense des Pays-Bas autrichiens. en «poussant à la perfection les ouvrages en forme de flèches». Les travaux durent plus de quarante ans impliquant la construction de nouveaux forts en périphérie de la ville et d’un système de casemates reliées entre elles par des tunnels souterrains. Au total : trois ceintures fortifiées, vingt-quatre forts, seize puissants ouvrages et un réseau de vingt-trois kilomètres de galeries souterraines – les fameuses casemates – taillées dans les rochers de la ville. Ces galeries comportent : des casemates pour héberger hommes et chevaux, des ateliers d’artillerie et d’armement, des cuisines, des boulangeries, des abattoirs, etc. Ce réseau unique au monde est ouvert à la visite de mars à octobre.
  4. De 1815 à 1867 : les Prussiens entreprennent des travaux de rénovation. Ils ajoutent un nouveau fort pour protéger la gare ferroviaire. Durant cette période est agrandi puis modifié un fort original de par son architecture : le fort Thügen. Cette architecture fortifiée est considérée comme le dernier témoignage des huit forts détachés de la forteresse. Ce fort s’appuie sur une redoute d’observation de plan carré aménagée cinquante ans plus tôt par Vauban, aujourd’hui disparue pour faire place au Musée d’Art moderne. Le fort Thüngen se présente sous la forme d’un bastion à deux faces et à flancs retirés. Il dispose en sous-sol d’un réseau de galerie de contre-mines. Le fort est détruit dans les années 1870-1874. Ne subsistent que trois tours rondes, dites « les trois glands », ainsi que les fondations du fort. Il est transformé en Musée de la Forteresse dans le cadre du projet : circuit Vauban.
  5. En 1867, les grandes puissances européennes confirment par le Traité de Londres la neutralité perpétuelle du grand-duché du Luxembourg provoquant l’évacuation de la forteresse et sa démolition. La forteresse de 180 hectares devient ville ouverte. Vingt-quatre kilomètres de défenses souterraines et 40.000m2 de casemates, batteries et autres éléments de fortification sont détruits. Cette démolition s’étale sur seize ans et coûte plus d’un millions de francs or. Quelques éléments ont survécu, comme par exemple douze des vingt-huit portes et un certain nombre de redoutes et de forts.

C’est pendant l’occupation française de 1802 que le plan-relief est construit. Devenu le département des Forêts sous le premier Empire, le Luxembourg reste français jusqu’en 1814. La ville de Luxembourg est inscrite de 1994 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Berg-op-Zoom

Située à l’embouchure de l’Escaut dans les Pays-Bas actuels, la ville de Berg-op-Zoom est annexée deux fois à la France : sous Louis XV et Napoléon Ier. Elle est fortifiée à la fin du XVIIe siècle selon les plans de Menno van Coëhorn, rival hollandais de Vauban. Visible sur le plan-relief, le tracé particulier des courtines et des bastions montre que le thème de la fortification bastionnée a donné lieu à de nombreuses variations suivant les pays. En outre, de grandes étendues d’eau renforcent ses défenses. Selon le système couramment pratiqué aux Pays-Bas, Berg-op-Zoom peut provoquer des inondations défensives par la fermeture ou l’ouverture d’écluses : les eaux de la marée et des rivières environnantes inondent les abords de la place, réduisant les fronts d’attaque.

Les Français s’en emparent en 1747, à l’issue d’un siège mémorable. Le siège de Berg-op-Zoom est un épisode de la guerre de Succession d’Autriche au cours duquel l’armée française du maréchal de Saxe, forte d’environ 30.000 hommes, commandée par le Lieutenant-général de Lowendal , expert dans l’art des sièges, pénètre dans les Provinces-Unies et assiège la ville qui compte une garnison d’environ 10.000 hommes. Cette place forte est réputée imprenable car proche des forces anglaises et autrichiennes présentes à Maastrich et disposant d’un accès à la mer, lui permettant un ravitaillement permanent. Le 14 juillet 1747, les Français creusent les premières tranchées et l’artillerie commence son bombardement le 20 juillet. Diverses escarmouches se produisent pendant la réalisation des mines creusées sous les redoutes, les bastions et les lunettes. Ces mines sont contrées par les contre-mines des sapeurs hollandais. Après un mois de siège, les Français accèdent au chemin couvert. Le siège est loin d’être terminé car les hollandais sont toujours maître d’une lunette dans le secteur de l’attaque et pas moins de soixante-quinze mines sont creusées autour d’elle. Lowendal est pressé d’en terminer car les pluies d’automne menacent de détruire les ouvrages de siège. Le 16 septembre, le Lieutenant-général tente une attaque surprise à quatre heures du matin : la ville est prise en un éclair. Après ce coup de main, les Français se livrent à un pillage qui indigne l’Europe entière. Le Maréchal de Saxe plaide la cause de Lowendal auprès du roi : «Sire, il n’est pas de moyen terme, vous devez le pendre ou le faire Maréchal de France.». La prise de Berg-op-Zoom coûta 20.000 morts ou blessés aux assiégeants et 8.000 morts ou blessés aux assiégés. Les Hollandais sont furieux car leurs alliés n’ont pas secouru la ville. La chute de la forteresse ouvre les Pays-Bas et la province d’Hanovre à l’invasion française. Mais, ceux-ci vont la perde dès l’année suivante au traité d’Aix-la-Chapelle.

Annexée de nouveau en 1810 par Napoléon, Berg-op-Zoom reste française jusqu’à la chute de l’Empire en 1814.

Saint-Omer

Au XVIe siècle, Saint-Omer, prospère cité drapière située en Artois, appartient à la couronne d’Espagne, héritière des domaines du Duché de Bourgogne. Son enceinte médiévale est progressivement modernisée par l’ajout de bastions tout au long du XVIe siècle. Ces aménagements, visibles sur le plan-relief, sont l’œuvre des ingénieurs italiens et hollandais alors au service des rois d’Espagne. Saint-Omer est conquise par les armées de Louis XIV en 1677, après un siège de onze jours et ainsi définitivement rattachée à la France. Vauban en modernise les fortifications et intègre la ville dans le réseau défensif du pré carré, comme place de seconde ligne. En outre, la protection de la ville est renforcée par la présence d’importants marais. Pour compléter ce dispositif, plusieurs bras de l’Aa, rivière navigable depuis la mer, sont canalisés au XVIIIe siècle, ces aménagements sont protégés par des forts détachés.

Les fortifications de Saint-Omer sont entièrement démantelées entre 1892 et 1894. Des fortifications renforcées par Vauban, il subsiste aujourd’hui quelques centaines de mètres d’escarpe du front ouest tandis qu’un vaste jardin laisse encore deviner l’emplacement des fossés et des glacis. Des forts détachés, il reste un vestige oublié et perdu dans la végétation : le fort ou la redoute Saint-Michel. Détruit en 1680, il est reconstruit à la fin du XIXe siècle en prenant le nom de fort de Bournonville. Il avait la forme d’une redoute polygonale avec tour circulaire et avec trois casemates à proximité. Un souterrain le reliait aux remparts.

A l’intérieur de la ville, l’architecture classique française se mêle progressivement à l’architecture traditionnelle flamande du début du XVIIIe siècle, ce dont témoigne le plan-relief.

La défense du littoral

Comme les places frontières terrestres, les villes côtières ont un rôle défensif, et doivent protéger le royaume contre une tentative d’invasion par la mer. Elles doivent aussi marquer la puissance maritime de la France, aussi bien guerrière que commerciale, face aux puissances rivales que sont à l’époque les Provinces-Unies et l’Angleterre. L’arsenal de Brest est ainsi aménagé dès le règne de Louis XIII, puis renforcé par Louis XIV. À Cherbourg, il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour la construction d’un arsenal moderne ; les travaux de « la plus grande rade fortifiée d’Europe » se poursuivent jusque sous Napoléon III. Alors que les systèmes de fortification terrestre ont décliné au XXe siècle, le rôle stratégique des places côtières s’est maintenu : Brest comme Cherbourg ont joué un rôle essentiel pour les Alliés comme pour les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, qui leur vaut d’être en grande partie détruites par les bombardements.

Cherbourg

Se dressant à l’extrémité de la presqu’île du Cotentin, Cherbourg est un site stratégique pour défendre les côtes de la Manche face à l’Angleterre. Au milieu du XVIIe siècle, Cherbourg possède un château et une enceinte délabrée. Vauban souhaite en redresser les fortifications, mais Louvois, de crainte de voir l’Anglais s’en rendre maître et tenir ainsi une solide tête de pont, fait cesser les travaux et ordonne le démantèlement des remparts. En 1758, les Anglais débarquent à l’ouest de Querqueville. Rien ne s’oppose à eux et Cherbourg en paie le prix fort en étant consciencieusement pillée et dévastée. La création d’un véritable port de guerre n’est finalement décidée qu’en 1777 par Louis XVI. À l’époque, la France vient d’accorder son soutien à la guerre d’indépendance américaine et craint donc une nouvelle invasion britannique.

En raison du grand nombre d’éléments de fortification entourant la rade de Cherbourg et s’étalant sur cinq kilomètres, quatre-vingt-sept, nous nous intéresserons qu’à ceux visibles sur les photographies des plans-reliefs prises pour illustrer cet article.

La grande rade de Cherbourg

La grande rade de Cherbourg, qui s’étend sur 1.500 hectares, est la plus vaste rade artificielle du monde. Elle protège le port de Cherbourg-Octeville.

« La rade de Cherbourg, devenue aujourd’hui un abri si sûr, est appelée peut-être à jouer le premier rôle dans nos destinées maritimes et cependant elle est depuis longtemps déshéritée de ce qui constitue la force vive d’un port militaire. Qu’il nous soit donné, Monsieur le Président, d’espérer que désormais quelques bâtiments de haut-bord y déploieront toujours leurs glorieux pavillons. » Discours du maire de Cherbourg, Joseph Ludé, le 5 septembre 1850 à l’occasion de la visite de l’Empereur Louis-Napoléon Bonaparte.

Pour aménager cette rade capable d’accueillir les navires de guerre, on conçoit un projet audacieux prévoyant la construction d’une digue en pleine mer, la branche du centre (digue du Large). D’une longueur de 3.650 mètres, l’ouvrage reposait sur un ingénieux système de quatre-vingt-dix caisses coniques en bois remplies de pierres. Une tempête renverse la digue encore en chantier en 1788. Une digue maçonnée sur une assise de pierres perdues est alors reconstruite. La « grande digue », dont la construction s’étale de 1784-1853 se compose de trois parties : la branche ouest (digue de Querqueville , 2.010 mètres), la branche du centre (digue du Large) et la branche de l’est (digue de l’est, 1.456 mètres) s’étendant sur sept kilomètres, depuis la pointe Querqueville jusqu’à l’île Pelée et Colignon. Elle a une largeur de d’assise de cent mètres avec une pente très douce vers le large et une largeur au sommet de dix mètres en moyenne pour un volume total de plus de 5.000.000 m³. Le parapet domine les plus hautes mers de 3,75 mètres. La grande digue constitue l’élément le plus important des fortifications de la place de Cherbourg pouvant accueillir cent douze pièces d’artillerie (!), soit une pièce tous les 32,5 mètres; ce n’est rien de moins que la plus grande concentration de feux sur une même crête ayant jamais existé dans la fortification permanente française, peut-être même s’agit-il d’un record mondial. La construction de cette « grande digue » a constitué l’un des chantiers de génie civil les plus importants de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle.

Le fort du Musoir Est ou fort de l’Est

Construits de 1851 à 1860, les forts de l’Ouest et de l’Est , de construction identique, s’élèvent au-dessus des flots aux extrémités de la digue du Large, encadrant la rade de Cherbourg. A l’origine, ils se présentent sous la forme d’ouvrages à trois niveaux de feu, dont deux sont casematés. Ces deux ouvrages sont construits autour d’une cour circulaire de soixante-dix mètres de diamètre, et surmontés de deux étages de casemates surplombés par une batterie à ciel ouvert, avec parapet en terre enveloppé d’une chemise en briques. Les rez-de-chaussée sont voués au logement de la garnison et renferment également des magasins à poudre. Un petit port sur leurs arrières permet l’accostage. En 1898, on ne conserve qu’un seul étage et on remplace le niveau supérieur par une dalle de béton de trois mètres d’épaisseur qui couvrira aussi l’intégralité de la cour intérieure, laquelle sera divisée en locaux. Ils assurent la défense des côtes lors de la campagne de 1940. Menacée par la rapide avancée ennemie, l’armée française fait sauter le 18 juin 1940 la batterie de marine installée au sein du fort de l’Est, entraînant ainsi la destruction de l’ensemble de l’ouvrage, dont il ne reste aujourd’hui que quelques blocs de béton. Le musoir désigne l’extrême pointe d’une jetée ou d’une digue. Actuellement, propriété de la Marine, le fort est interdit d’accès.

Le fort de l’île Pelée

L’île Pelée est une île servant d’appui à la digue de l’Est de la rade de Cherbourg. Elle est située à trois kilomètres de la côte. Au XVIIIe siècle, un fort est édifié sur son sol. La construction du fort commence en 1777 et s’achève en 1784. Il comprend une enveloppe et un réduit séparés par un fossé aquatique, concept inédit que les plus grands du monde d’alors vinrent contempler. L’ensemble affecte la forme d’un fer à cheval dont les branches divergent. Le front de tête, fortement arrondi, est doté d’un épais parapet formant ressaut. La gorge, devant laquelle le fossé s’élargissait, mesure 108 mètres de longueur avec, en son centre, une courtine de 36 mètres à sa base. La courtine est encadrée de deux bastions dont le prolongement des retours constitue l’arc de cercle du front de tête. La capitale du réduit, depuis de front de tête jusqu’à l’aplomb de l’entrée, fait 58 mètres. La courtine est occupée par le casernement, lequel donne sur une cour où l’on a vue sur l’arrière ouvert des vingt casemates à canons de l’hémicycle. L’ingénieur Pierre-Jean de Caux, directeur des fortifications de Basse Normandie, supervise les travaux d’édification, et fait réaliser un ouvrage concentrant de nombreuses bouches à feu dans un espace restreint, s’inspirant en cela des théories d’architecture militaire du marquis de Montalembert. Vient alors la refonte complète du fort. La digue de l’Est est construite, facilitant l’arrivée des matériaux. La majeure partie du fossé aquatique et la totalité de la cour du réduit vont disparaître sous une chape de béton laquelle englobe au passage la majeure partie de l’enveloppe extérieure. En fait, seule l’entrée va demeurer en place ; les moellons du parement de la courtine et des bastions à la gorge seront doublés d’une sérieuse épaisseur de béton. Le fort est parcouru par une voie ferrée étroite qui desservait les différentes batteries depuis leurs magasins et ces magasins depuis les quais du petit port à l’arrière du fort. Longtemps lieu d’enfermement pour détenus politiques, le fort de l’île Pelée est modernisé par les troupes d’occupation allemandes, qui installent une centrale électrique au sein de ses murs. L’île Pelée et son fort ne sont pas ouverts à la visite, seuls les remparts de l’ouvrage peuvent être contemplés depuis les flots.

Le fort de Querqueville

Le fort de Querqueville constitue l’extrémité ouest de la grande rade. Dès 1787, les fondations du fort de Querqueville sont coulées sur l’emplacement d’un modeste fortin semi-circulaire datant de la guerre de Sept ans. Pour sa construction, l’ingénieur de Caux applique, ici aussi, les principes de Montalembert. L’édification du fort est interrompue avant l’achèvement de l’ouvrage, lorsque le passage des navires est décalé d’un kilomètre vers l’est. Le fort de Querqueville, contraint d’effectuer des tirs lointains donc imprécis, voit sa vocation stratégique considérablement réduite. Les travaux engagés sont tout de même achevés en 1806 et donnent naissance à un ouvrage se présentant sous la forme d’un hémicycle de quarante-neuf casemates à canon, casemates ouvertes à l’arrière sur une vaste cour centrale et fermé à la gorge par un casernement à deux niveaux. De chaque coté et au rez-de-chaussée de cette caserne on trouve une casemate à canons à deux embrasures, portant à cinquante-trois le nombre d’embrasures à garnir. Côté terre, la batterie semi-circulaire est défendue par un bastion détaché de l’ouvrage. Des batteries de côte de gros calibres sont élevées aux deux extrémités de l’ouvrage vers 1879. Le front bastionné, quant à lui, avec ses saillies, ses rentrants et ses douves, s’il est classique dans la fortification française depuis le XVIIe siècle, est unique à Cherbourg. Le fort de Querqueville connaît de nombreuses occupations : un polygone d’entraînement au tir d’artillerie entre 1856 et 1914, une caserne construite en 1899 pour recevoir initialement un bataillon d’artillerie coloniale qui sert d’hôpital complémentaire de 1914 à 1918 puis accueille 800 réfugiés lorrains en septembre 1918. Rebaptisée caserne Dixmude, elle est cédée à la marine afin d’incorporer et former les recrues du 1er dépôt des équipages de Cherbourg, une base de l’aéronautique navale, opérationnelle à partir de 1925. Les derniers avions à s’opposer à l’avance de Rommel décolleront de Querqueville le 17 juin 1940. Elle servira aux Allemands, puis aux Américains. La Marine nationale l’utilise de nouveau de 1963 à 1966. L’école des marins électriciens occupe en 1945 la caserne Dixmude, à laquelle se joint, en 1951, l’école de sécurité. A partir de 1975 et jusqu’en 2002 le centre d’instruction naval de Querqueville incorpore et forme une grande partie des apprentis marins engagés initiaux de longue durée et jusqu’en mars 2001, une partie des appelés ; au sein de son groupement d’instruction « Sécurité » qui prépare et entraîne les équipages de la marine nationale à la lutte contre les incendies, voies d’eau et agressifs nucléaires, biologiques et chimiques. Depuis 2005, l’école assure notamment : la formation technique du personnel des métiers de l’administration, de la gestion des ressources humaines, de la restauration et des loisirs des trois armées et de la gendarmerie nationale et l’incorporation et la formation militaire initiale des jeunes engagés dans la marine au titre de l’une des spécialités de l’école. Le fort de Querqueville est sans nul doute l’ouvrage le mieux conservé de la rade de Cherbourg puisque de moindre importance opérationnelle, il n’est pas fondamentalement modifié. Intégré sur le site de l’École des Fourriers, le fort de Querqueville est régulièrement ouvert à la visite lors des journées européennes du patrimoine.

L’arsenal

Entre 1803 et 1811, Napoléon Ier fit bâtir à côté de Cherbourg un immense arsenal (trente-trois hectares), dont l’aménagement se poursuit, sous Louis-Philippe, par le creusement du second bassin et par l’édification d’une enceinte bastionnée. L’ensemble est complété sous Napoléon III jusqu’en 1858, par le creusement du troisième bassin, par l’élévation de trois forts sur la digue et d’une série d’ouvrages détachés, visibles sur le plan-relief. L’arsenal de Cherbourg s’est spécialisé dans la construction et la réparation des bâtiments de guerre et est conçu pour recevoir trente-deux vaisseaux de guerre. A l’époque du plan-relief, l’arsenal comporte :

  • l’avant-port dit port Napoléon est creusé dans le roc et a demandé dix années d’un travail soutenu. Il est inauguré le 27 août 1813 en présence de l’Impératrice Marie-Louise. Il mesure 292 mètres de long sur 236 mètres de largeur pour une profondeur de 9,50 mètres et totalise une superficie de 7 hectares. Dans sa partie sud, s’élèvent quatre cales couvertes. Leur charpente, d’un travail remarquable, repose sur des piliers de granit d’environ 30 mètres de hauteur. Elles servent à protéger les vaisseaux en construction des intempéries. Ces cales sont séparées par une belle forme de radoub,
  • le bassin à flot ou bassin Charles X, creusé dans le roc est inauguré le 25 août 1829. Il mesure 291 mètres sur 217 mètres pour une profondeur de 9,50 m, totalisant une superficie de 6,5 hectares. Il est relié au précédent par une écluse de 19,70 mètres garnie de portes de flot et surmontée d’un pont tournant,

 

  • le bassin (à flot) Napoléon III, creusé dans le roc est inauguré le 7 août 1858 en présence de l’Empereur Napoléon III. Il mesure 420 mètres de long sur 200 mètres pour une profondeur de 9,24 mètres, totalisant une superficie de 8 hectares. Il communique avec l’avant-port et bassin à flot par des écluses, l’une de 26 mètres, l’autre de 18 mètres. Il dispose de sept formes de radoub et de sept cales qui coupent avec régularité la ligne de ses quais. C’est du côté du bassin Napoléon III, dans toute la partie Ouest du port, que se trouvent les bureaux des ingénieurs, du commissariat, de l’inspection, et ceux des diverses directions du service maritime. Au sud s’établissent les différents parcs (artillerie) et ateliers (des bâtiments en fer, en bois, mécaniques), les fonderies, les forges. Le bâtiment des subsistances est construit sur pilotis, un canal le relie à la mer : «Ses vastes proportions lui permettaient de fournir six mois de vivres de campagnes à dix bâtiments de guerre ayant un effectif de 5 600 hommes, et six mois de vivre journaliers à plus de 10 300 marins et soldats.» Paul Bailly in Le port militaire de Cherbourg,
  • le fort du Homet est construit de 1779 à 1785. Il a la forme d’un heptagone irrégulier et est situé à la droite du bastion I de l’enceinte de l’arsenal. Enraciné à la base de la digue du même nom, laquelle enserre l’ouest de la petite rade de Cherbourg, cet ouvrage à deux étages ne subira pratiquement aucune modernisation et son armement sera revu à la baisse jusqu’à disparaître totalement. il possède une galerie de 31 casemates à canon. Le fort comprend des casemates pour le logement d’environ 400 hommes. On y entrepose outre les torpilles des sous-marins et des torpilleurs, les munitions de la défense mobile. Vers 1900, c’est sur ses superstructures que l’on installe la batterie de Salut. Cette batterie se compose de vingt-cinq canons de trente livres en fonte de fer modèle 1820 et placés sur des affûts de côte en fonte de fer modèle 1847. Celle-ci n’a pas de fonction militaire défensive, mais plutôt une fonction honorifique : à chaque arrivée ou départ d’un navire important, en signe de salut, la batterie tire une ou plusieurs salves. De plus, chaque jour à 05 h 30, le coup de Diane est tiré et à 20 h 00 celui de la retraite. Le fort du Homet est situé dans le périmètre de l’arsenal de Cherbourg dépendant de la D.G.A. et est interdit d’accès.

Le fort du Roule

La Montagne du Roule, point culminant du Cotentin, est un promontoire rocheux dominant de 117 mètres la ville de Cherbourg sur un impressionnant à-pic. Le fort actuel est construit de 1853 à 1857. Son périmètre épouse pour partie la falaise tandis que le reste est bastionné avec une courtine au centre de chacun des trois fronts. L’entrée est protégée par un pont-levis à la Poncelet. Le réduit, un bâtiment rectangulaire à deux niveaux, est cerné d’un fossé sec, sauf sur sa face nord-ouest qui coiffe la falaise. Les actions du fort sont essentiellement dirigées contre un ennemi venant par voie de terre, ennemi qu’il faudrait à tout prix empêcher d’occuper ce point stratégique. Pour ce faire, on aménagea le front sud avec des plates-formes d’artillerie derrière lesquelles est construit un magasin à poudre. En 1897, on réalise des murs de genouillère et des niches à munitions. En 1928, le Ministère de la Marine décide de créer, dans les entrailles de la Montagne du Roule, un centre de stockage et de modification de torpilles. Des galeries sont creusées. Les travaux ne commencent qu’en 1933. Une voie de chemin de fer y relie le tunnel à l’arsenal en 1937. Les travaux sont achevés en 1938. Le 19 juin 1940, le fort du Roule est le dernier point de résistance face à l’avancée des troupes allemandes. L’état-major local allemand, auquel l’intérêt stratégique du lieu n’a pas échappé, réquisitionne les galeries et y aménage un casernement. Aussitôt, la forteresse est considérablement renforcée par les Allemands. Les occupants creusent une nouvelle galerie et mettent en place quatre batteries de canons 105 mm et un poste de direction de tir. Une garnison entière vit en permanence dans la forteresse, qui fait partie intégrante du Mur de l’Atlantique. La forteresse du Roule est le dernier obstacle avant la prise de Cherbourg, essentielle pour assurer le ravitaillement des troupes alliées débarquées. La libération définitive de Cherbourg, le 26 juin 1944, fait de la ville le premier port libéré de France. Cherbourg, tête de pont des troupes alliées en France, devient un temps le premier port du monde. Les galeries sont inutilisées pendant dix ans. La « guerre froide » donne l’idée, en 1954 d’aménager là un poste de commandement. «Le souterrain pouvait servir d’abri à l’Amiral en cas d’attaque russe», selon un officier de communication à la Préfecture maritime. Un centre des opérations de la marine, de replis et d’exercices de chasse aux mines en mer y a été aménagé plus tard. Aujourd’hui, la Marine nationale y a installé un poste de commandement. Depuis, le fort est devenu le musée de la Libération. Le parcours muséographique explore ce conflit en faisant plutôt la part belle au quotidien de cette époque, que ce soit du point de vue des habitants de Cherbourg, de l’occupant allemand, des GI’s des trois divisions américaines mais aussi des prisonniers de guerre. Ce musée a vu le jour dix ans après la libération de Cherbourg et fut l’un des premiers sur ce thème en France. Il propose également des supports audiovisuels ainsi qu’une salle de cinéma où sont diffusés des films d’après-guerre traitant de la libération en Basse-Normandie. Avec ce musée entièrement rénové puis remanié à l’occasion du 60e anniversaire du D-Day, le fort offre toujours, de façon immuable, le meilleur panorama sur la rade et sur la ville. Seule la partie nord du fort est accessible. Depuis le 26 juin 2009, une partie des 2.500 m2 des galeries du fort de la Roule est ouverte au public. Le magasin à poudre et le front sud se situant en zone militaire, sont strictement interdits d’accès.

Avec ses 160 m2, ce plan-relief est le plus grand jamais réalisé. Visiter Cherbourg n’est pas chose aisée car près de 80 % des terrains où sont bâties les fortifications sont encore propriété de la Marine. Toutefois, l’office de tourisme propose des visites guidées de la ville et des promenades en mer pour découvrir la rade. Il est possible d’emprunter le sentier littoral de Tourlaville à Querqueville pour découvrir quelques forts ( le GR 223 sur 14,5 kilomètres).

Brest

Situé à l’extrémité de la Bretagne, le site exceptionnel de Brest a déjà été reconnu par le cardinal de Richelieu. Jouissant d’une rade excellente et facile à bloquer. En effet, la rade présente une superficie de 180 km2 et est reliée à l’océan Atlantique par un passage large de 1,8 kilomètres, le Goulet entre la pointe des Espagnols et la côte léonarde (côte nord) de la rade. Brest, accessible aux navires de grand tonnage en raison de sa profondeur, est abritée des tempêtes de l’océan Atlantique grâce à la presqu’île de Roscanvel, devient le plus grand port militaire de l’Atlantique sous l’impulsion de Colbert, ministre de la Marine sous Louis XIV, face aux puissances maritimes anglaise et hollandaise. À partir de 1666, on complète les premiers aménagements du port créés le long des rives de la Penfeld sous Richelieu. Pour Vauban :«la nature a donné à ce port-là [Brest] les commodités des eaux, des profondeurs et des rades. Elle l’a mis au milieu entre les provinces maritimes du royaume et comme à leur tête. Elle en avait fait pour ainsi dire une des clés de l’entrée de la Manche».

Comme pour Cherbourg, en raison du grand nombre d’éléments de fortification entourant la rade de Brest , environ cent trente, toutes époques confondues, à tel point qu’on évoque le nom de mille-feuille pour celles-ci. Nous nous intéresserons qu’à ceux visibles sur les photographies des plans-reliefs prises pour illustrer cet article.

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, le développement de l’arsenal et du port de guerre impose une défense moderne d’une plus grande ampleur. La rade est déjà défendue par quelques batteries, mais Vauban en 1663 en conçoit le premier plan de défense d’ensemble. Il comprend : « le vestibule » (Bertheaume, Camaret,…), le Goulet (Mengant, Cornouaille, Portzic, Pointe des Espagnols,…) et « la chambre » (la rade, fort de batterie de l’île Longue,…). Ces défenses portent l’artillerie autour du Goulet à 500 bouches à feu. La ville de Brest et le quartier de la Recouvrance sont réunis par une enceinte bastionnée à cette époque. À l’intérieur, la cité se développe selon un plan en damier. Dans les années 1770, la défense de Brest côté terre devient obsolète face aux progrès considérables de l’artillerie. Avec l’accroissement de la portée des canons, l’enceinte ne met plus le port à l’abri des tirs ennemis. Pour y remédier, le marquis de Langeron (gouverneur des ports et châteaux de Brest de 1755 à 1790) fait édifier de 1776 à 1784 cinq forts détachés en avant de la Recouvrance afin de former un camp retranché et d’arrêter l’ennemi à distance de Brest. Ce sont les forts : de Penfeld, Kernanroux, Montbarrey (ce fort renferme le musée du Mémorial de la Libération du Finistère), Portzic et la redoute de Guestel-Bras. L’enceinte du Bourguen (1784) vient quant à elle clore le périmètre défensif de la ville. Sur le plan-relief, ces forts sont représentés au milieu d’une vaste étendue de bocages correspondant aux limites des portées de l’artillerie au début du XIXe siècle.

Le château de Brest

Tout au long des affrontements franco-anglais des XVIIe et XVIIIe siècles, le port de Brest, voulu par Richelieu en 1631, se situe sur une frontière maritime extrêmement sensible et revêt une importance capitale. La construction d’une enceinte urbaine, protégeant le port et l’arsenal, confère au château le rôle d’une véritable citadelle, dernier réduit défensif, totalement isolé de la ville. À partir de 1685, Vauban travaille pendant dix ans aux remparts de Brest. Tours et courtines sont dépouillées de leurs créneaux et mâchicoulis, remplacés par des embrasures à canons. La courtine reliant la tour Madeleine au portail Paradis perd ses tourelles gallo-romaines puis est doublée d’une fausse-braie. La tour de Brest reçoit une plate-forme adaptée à l’artillerie de gros calibre. Le donjon est renforcé par un mur épais et des salles voûtées, reliant en un ensemble appelé travée la grosse tour et celle de la Duchesse Anne. Enfin, le ravin qui occupait la partie nord-ouest du château, est en partie comblé. Deux vastes salles souterraines y sont bâties. Le château de Brest est à la fois le plus ancien monument de la ville et plus ancien château fort au monde encore en activité, car il est occupé par la préfecture maritime et le commandement de la force océanique stratégique. Le Musée de la Marine de Brest est l’un des quatre établissements décentralisés du Musée national de la Marine de Paris (Palais de Chaillot). Il présente une collection de figures de proue en bois. La collection de modèles de navires du Musée évoque l’art des charpentiers des arsenaux royaux. La collection rassemblée à Brest rappelle l’histoire de l’arsenal de Richelieu et des grandes flottes de haute mer à l’apogée de la voile.

Le fort de Penfeld

Le fort de Penfeld, également dénommé fort de la Villeneuve, est l’un des cinq forts détachés, œuvre du marquis de Langeron. Édifié entre 1776 et 1784, il est implanté sur un plateau dominant la rivière éponyme et a pour mission de protéger le port de Brest d’une attaque à revers par voie terrestre, dans le cas d’un débarquement anglais au nord ou à l’ouest de Brest. Pour le marquis de Langeron, ce fort est : «la clé de Brest» car il contrôle l’accès au lit de la rivière abritant l’arsenal. Le fort de Penfeld, s’apparente à un bastion, aux faces de près de cent mètres, fermé à la gorge. L’ouvrage est isolé par un fossé de dix mètres de largeur entièrement défendu par des meurtrières de fusillade percées dans une11:57:07 AM galerie de contrescarpe. Le corps de l’ouvrage abrite en son centre un cavalier d’artillerie, ouvrage surélevé supportant de l’artillerie et abritant les casernements, semi-circulaire détaché de l’escarpe dont la gorge est défendue par des meurtrières de fusillade. Ce cavalier reçoit dix des trente-quatre pièces d’artillerie armant le fort. La garnison, forte de 539 hommes, est logée dans des casemates à l’épreuve de la bombe aménagées dans le cavalier.

A titre de curiosité, la composition de sa garnison :

  • État-major : 1 commandant en chef, 1 commandant en second, 1 chirurgien, 1 aide chirurgien, 1 munitionnaire, 1 employé, 8 domestiques (soldats),
  • Infanterie : 20 officiers, 400 soldats,
  • Artillerie : 4 officiers, 80 artilleurs,
  • Génie : 1 officier, 10 sergents ouvriers.

Et l’état de ses trente-quatre bouches à feu :

  • Cavalier : 10 canons de 12 approvisionnés à 2.400 boulets (pour l’ensemble des pièces de 12),
  • Faces : 8 canons de 8 approvisionnés à 1.200 boulets,
  • Flancs : 6 canons de 12,
  • Gorge : 6 canons de 4 approvisionnés à 900 boulets,
  • À l’intérieur : 2 mortiers de 8 approvisionnés à 300 bombes et 2 obusiers approvisionnés à 300 bombes.

Le fort est déclassé en 1921. Endommagé lors des combats de la Libération, l’ouvrage a été utilisé par la Marine nationale jusqu’aux années 1970 avant d’être totalement abandonné et de nouveau déclassé dans les années 1990. Actuellement propriété de l’État, le fort est en cours de cession à la commune qui souhaite le valoriser, ainsi que les installations sportives situées à proximité. En 2011, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, l’association « Valoriser les Patrimoines Militaires » a produit une exposition consacrée au fort et, durant ces journées, il a été ouvert pour la première fois au public.

La redoute de Guestel-Bras

La redoute du Guestel-Bras ou fort du Questel, construit de 1776 à 1782, a la forme d’un quadrilatère de quatre-vingt-dix-sept mètres de côté. Il est situé entre le fort de Kéranroux (1.500 mètres à droite) et le fort de Penfeld (1.000 mètres à gauche). L’ouvrage, en terre et maçonnerie, s’organise autour d’une cour intérieure. Le parapet se double d’un mur crénelé, tandis que la gorge est occupée par des magasins et des casernements. Une galerie percée de créneaux de tir court tout le long de la contrescarpe. La garnison est forte de deux cents hommes et l’artillerie dispose de vint-six canons. Le chemin couvert est muni de quatre places d’armes en forme d’ogive. Après les premiers travaux de débroussaillage et de nettoyage entrepris dès 1983, la collectivité a mené sur le site de nombreux chantiers de restauration avec le soutien de « l’Association des Amis du Fort ». Une étape importante est franchie en 1994 avec la réfection de l’entrée et des abords, permettant de redonner à la façade du bâtiment son allure d’origine et de dégager l’accès empierré datant du XVIIIe siècle. Il est actuellement libre d’accès et offre un magnifique témoignage sur ce type de fortification.

La position de la pointe de Cornouaille

La batterie de Cornouaille(s), parfois appelée Fort de Cornouaille ou batterie basse de Cornouaille, est une structure d’artillerie datant XVIIe siècle située sur la commune de Roscanvel dans la presqu’île de Crozon. Elle défend l’entrée du goulet de Brest avec le fort du Mengant situé en face, exposant ainsi les navires qui le franchissent à un redoutable tir croisé. Programmés par Vauban en mai 1683, les travaux de la batterie de Cornouaille débutent fin 1684 sur un devis initial de Garangeau par le déroctage de la falaise à la mine afin d’aménager une grande plate-forme elliptique. Faute de fonds du fait de l’aménagement de l’arsenal et de la batterie du Mengant, les travaux de la batterie de Cornouaille sont stoppés en juin 1692. La construction de cet ouvrage, supervisée par l’ingénieur Jean-Pierre Traverse, s’achève finalement en 1696. Elle est constituée d’une plateforme de cent cinquante mètres de long, avec parapet de tir. La batterie comporte trente-six créneaux armés de seize canons de 24 et vingt canons de 36 (état du 23 avril 1694). Elle dispose également d’un casernement pour soixante hommes installé sur le plateau sommital. Elle a subi de nombreuses modifications au cours des siècles. En 1813, une tour-réduit type 1811 est construite sur la hauteur tandis qu’une batterie de rupture est aménagée sous le terre-plein en 1888, une caserne, un corps de garde et un magasin à poudre.sont construits sur la batterie basse ; ces bâtiments ont pratiquement disparu aujourd’hui. Au XIXe siècle (probablement entre 1841 et 1870), les embrasures de la batterie basse sont bouchées et la batterie transformée en batterie pour tirer à barbette. En 1888, une cavité est creusée sous la falaise pour y installer une batterie de rupture de très gros calibre : deux canons Modèle 1870-1884 de 320 mm, tirant au ras de l’eau pour détruire les zones vitales des navires cuirassés. Deux cheminées sont percées pour permettre l’évacuation des gaz, ainsi qu’un accès extérieur par un escalier sur le flanc nord de la batterie. Les salles étant creusées dans la falaise et donc derrière le mur d’enceinte, il faut percer deux embrasures dans la roche et sous le mur. Un soin particulier est porté à l’opération : les arcs soutenant l’escarpe sont réalisés en granite taillé, à l’identique du reste de l’édifice. Ainsi, de la mer, les deux positions de tir sont presque invisibles, assurant un effet de surprise maximal et une bonne défense.. La batterie basse est elle-même abandonnée et réduite au rôle de batterie pour canons de petit calibre, à tir rapide. Entre 1898 et 1905 : construction d’un poste de lancement de torpilles qui doublait, en fait la batterie de rupture. En 1942-1944 : construction par les Allemands, sur le plateau, d´une batterie lourde de Flak (batterie de défense anti-aérienne), pour six canons de 105 mm en cuve et renforcement du poste de lancement de torpilles. En 1944, les ouvrages sont violemment bombardés. Vu de la mer, l’ouvrage est impressionnant avec ses deux cents mètres environ de long, son appareillage en moellon de couleur sombre renforcé de chaînes harpées en pierres de taille de granite gris. La batterie de Cornouaille, malgré quelques remaniements ultérieurs, constitue néanmoins un intéressant spécimen d´architecture militaire de la fin du XVIIe siècle, de par le caractère soigné de sa construction. Aujourd’hui à l’abandon, elle a été cédée par le Ministère de la Défense au Conservatoire du littoral le 21 juillet 2009. La batterie de Cornouaille demeure cependant accessible au public. Il convient de rester prudent car aucun aménagement pour recevoir du public n’y a été réalisé.

Sous l’Empire, Brest demeure l’un des principaux arsenaux maritimes de la France contre l’Angleterre. Napoléon désireux de connaître l’état de ses places fortes, commande l’exécution du plan-relief. En visite à la galerie des Plans-reliefs en mars 1813, l’Empereur, impressionné par la maquette, s’écrie : «Voilà un beau, un magnifique ouvrage ! C’est beau, c’est très beau ! Où est l’Impératrice ? Allez chercher l’Impératrice, dites-lui, qu’elle n’a jamais encore rien vu de comparable !».

En 1940, les Allemands aménagent Brest en base de sous-marins, presque entièrement détruite par les cent soixante-cinq bombardements alliés (jusqu’en septembre 1944), la ville est reconstruite à partir de 1948. Objet unique, ce plan-relief est là pour rappeler d’incroyable manière ce que fut la ville de Brest avant qu’elle connaisse le déluge de feu, prélude à sa libération.

Pour en savoir plus.

Conclusion

L’étude de ces maquettes offre aujourd’hui un précieux témoignage de l’histoire de la fortification, mais aussi de l’évolution des frontières françaises, de l’urbanisme, du paysage et de l’environnement. La collection permanente du musée permet de confronter le passé et le présent et de faire de l’objet d’histoire un outil de compréhension de l’actualité. De Vauban à Google Earth, les régions ont bien évolué comme en témoigne la ville de Brest : sa maquette de 1811 n’a plus rien à voir avec les plans d’aujourd’hui.

Nous espérons que cet article, relativement long et richement illustré, vous aura intéressé tout autant qu’il fût passionnant pour nous à écrire. En tout cas, Fortification et Mémoire est heureux de vous faire partager le fruit de ses recherches.

Informations pratiques

Musée des Plans-Reliefs – Hôtel national des Invalides, 6, boulevard des Invalides, 75007 Paris. Téléphone : 01 45 51 95 05. Ouvert de 10 heures à 17 heures du 1er octobre au 31 mars et de 10 heures à 18 heures du 1er avril au 30 septembre. Le musée est fermé le premier lundi de chaque mois. Plein tarif : 9 €. Tarif réduit : 7 €. Gratuit pour les militaires et le personnel civil de la Défense. Le droit d’entrée permet également d’accéder au musée de l’Armée et au tombeau de Napoléon.

Fortification et Mémoire est allé faire une visite au quatrième étage (dans les greniers !) de l’Hôtel national des Invalides, pour y découvrir le musée des plans-reliefs. Nous vous laissons découvrir par vous-même la collection exposée, car nous y avons rencontrés (à la librairie spécialisée et à l’accueil de la visite) deux personnes extrêmement compétentes, motivées et passionnées. Rien que cette rencontre vaut bien les quatre étages à monter !

Quelques livres pour aller plus loin

Sources

Bibliographiques

  • Plaquette et dossier de presse de l’exposition,
  • Les grands personnages de l’histoire : Vauban, ingénieur du Roi-Soleil. Édition Métawalk,
  • La place forte de Mont-Dauphin. Nicolas Faucherre,
  • Dossiers de presse des sites du Réseau des sites majeurs Vauban,
  • La gazette de l’A.Q.H.T., n°14 de décembre 2006 (fortifications de Strasbourg),
  • In Situ, la revue des patrimoines, n°16 de 2011 : Les enceintes de Strasbourg à travers les siècles,
  • Histoire et archéologie des enceintes de Strasbourg de Jean-Jacques Schwien, Yves Henigfeld, Martine Keller, Marie-Dominique Waton et Hans Zumstein. 1996,
  • Les fortifications de Besançon. Document réalisé par la ville de Besançon – service du Patrimoine. Septembre 2007,
  • Le répertoire des ouvrages de l’enceinte urbaine de Besançon. Document réalisé par la ville de Besançon – service du Patrimoine. Décembre 2007,
  • Les fortifications de Grenoble. Document édité par : Patrimoine et Développement du Grand Grenoble et l’ARPP,
  • Plaquette de l’exposition : Vauban en Finistère nord. 2007,
  • Plaquettes de visite des différents sites.

Sites Internet

  • cheminsdememoire.gouv.fr,
  • fortiff.be,
  • patrimoine.region-bretagne.fr,
  • wikipedia.org,
  • sites internet des offices de tourisme et des villes cités dans l’article,
  • atlantikwall.superforum.fr
  • ecpad.fr,
  • gallica.fr,
  • lafranceenrelief.fr,
  • museedesplansreliefs.culture.fr,
  • musees-alsace.org,
  • heritage-virtuel.com,
  • bnf.fr,
  • crdp-strasbourg.fr,
  • fortification.fr
  • netmarine.net.

 


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