La batterie du Cabellou : de Vauban à Todt (2/3)

Le Cabellou par forte houle.

Dans cette deuxième partie d’article, nous allons nous intéresser à ceux, qui durant la Guerre de Sept Ans (1756-1763) vont occuper la batterie du Cabellou.

Les milices garde-côtes de la province de Bretagne en 1756

La batterie du Cabellou est tenu par des milices garde-côtes recrutées dans les paroisses littorales, réunies en capitaineries.

Sous la pression des événements, en cette année 1756 [le 17 mai, Louis XIV déclare la guerre à l’Angleterre, la guerre de Sept Ans commence], le royaume se doit de prendre les devants. La plupart des dispositions prises sont l’œuvre du duc d’Aiguillon, commandant en chef de la province de Bretagne de 1753 à 1768. Celui-ci distingue ce qu’il appelle la « défense du local » : les enceintes urbaines protégeant les ports, comme au Palais à Belle-Île ou à Saint-Malo et la « défense de protection » : les batteries de côtes, les corps de garde et les forts permettant la protection de la frange côtière et des mouillages, s’ils se prêtent au cabotage.

Emmanuel-Armand de Vignerot du Plessis-Richelieu, duc d’Aiguillon (1720-1788).

Il milite donc en faveur d’une rationalisation de la milice garde-côtes et divise le littoral breton en vingt capitaineries d’un bataillon chacune. La capitainerie de Concarneau va de Quimper à Bénodet en passant par Riec, Queven, Rosporden et Saint-Eliant. Les miliciens sont répartis entre les compagnies de paroisses chargées uniquement du guet de la mer et les compagnies détachées, instruites au maniement des armes et chargées de combattre. L’instruction militaire permet par ailleurs l’amélioration des troupes. L’œuvre du duc d’Aiguillon ne se limite pas à la modernisation de l’existant, il propose ainsi d’améliorer les réseaux de communication, et notamment les grands chemins, pour permettre l’arrivée plus rapide de renforts composés de troupes régulières.

Le but de ces compagnies est de disposer d’une puissance de feu importante, rapidement mobilisable, mais aussi de pouvoir se transmettre des informations à l’aide de fanions.

Des signaux pour signaler une flotte ou un convoi. En principe, le pavillon bleu est hissé pour signaler les bâtiments inconnus, le blanc pour les bâtiments français et leurs alliés et le rouge pour les ennemis. Collection Gallica.

En cas de guerre avec l’Angleterre les « désignés » doivent se mettre à leurs postes dans ces corps de garde. Pendant les périodes calmes, un à deux gardiens assurent un service simplement d’observation et de surveillance.

Des centaines d’hommes de seize ans à soixante ans ont en charge d’assurer le guet de la mer (missions de surveillance des bateaux de passage). Ils sont formés au maniement des armes et doivent tenir jusqu’à l’arrivée de troupes régulières. Pour signaler tous dangers, ils alertent les autorités par signaux codés (jeux de pavillons par temps clair ou coups de canon, tocsin de l’église la plus proche, feux de nuit par absence de visibilité,…).

L’uniforme des milices

Exemple d’uniformes de canonniers gardes côtes.

Comme défini par le règlement, le nouvel uniforme des garde-côtes consiste en un habit de drap gris blanc, au col et aux parements bleus, agrémenté de vingt boutons plats de cuivre jaune. Un ou plusieurs galons de laine jaune distinguent les bas-officiers. Il s’accompagne d’un chapeau tricorne de feutre bordé de laine blanche. C’est en fait la version simplifiée de la tenue en vigueur depuis un siècle dans l’infanterie. Il en est de même pour les tambours, habillés à la petite livrée du roi (uniforme bleu rehaussé sur toutes ses coutures d’un galon incarnat et blanc). Aux frais du soldat dans un premier temps, l’habit uniforme est fourni par le roi à partir de 1758 pour une durée de six ans, le nombre d’hommes habillés étant peu élevé jusqu’à cette date. Bien que les ordonnances interdisent de l’utiliser hors le temps où ils seront commandés pour le service au risque de huit jours de prison, le milicien le sacrifie à ses travaux journaliers. En 1761, l’intendant Fontette constate que la plus grande partie des habits est tout à fait hors de service et qu’ils ne valent pas la dépense d’une réparation. Coupe et qualité de l’étoffe mises à part, l’uniforme des officiers est identique à celui de la troupe mais se porte avec un hausse-col.

Ordonnance du Roi de 23 avril 1780   Portant règlement sur le service aux batteries, corps-de-garde…. cliquez ici pour avoir le règlement complet.

L’organisation de ces milices fait l’objet d’ordonnances royales… un service militaire avant l’heure !

Pour assurer la défense du littoral, le royaume met sur pied une organisation de mobilisation des hommes habitant à proximité. Cette charge est très lourde. La vie sociale se trouve rythmée par ce service obligatoire.

Toute la population masculine des communautés d’habitants incluses dans les limites des capitaineries [en principe tous les hommes habitant à moins de 2 lieues (8 kilomètres) du rivage marin] sont astreintes à cette milice, à l’exception remarquable des gens de mer, requis pour les vaisseaux de la Marine royale selon le système des classes établi par Colbert et des habitants des cités portuaires défendues par les milices bourgeoises. Les charpentiers, calfats [ouvriers employés en construction navale pour le calfatage des bordés des navires] et ouvriers de la Marine et leurs homologues du ″secteur privé″ restent astreints au service à la côte dans les compagnies dites du guet. Pour les paysans qui sont souvent obligés d’abandonner le travail de la terre pour se consacrer à la défense du littoral alors que les taxes sont nombreuses. Devenir milicien est trop souvent synonyme de devenir pauvre. Cette charge n’est pas très bien acceptée par les populations (surtout lors des périodes de paix). Pour les femmes avoir un mari ou un fils milicien entraîne pour elles un travail supplémentaire très important.

L’organisation est confiée à un intendant général sous les ordres du gouverneur général et du commandant général de la province. Les capitaineries sont commandées par un capitaine général avec sous ses ordres un major et un aide-major.

Chaque capitainerie se compose de dix compagnies de cinquante hommes.

Le tableau d’effectifs de chaque compagnie indique deux sergents, trois caporaux, trois anspessades [dans l’infanterie des XVIe e XVIIe siècles, premier grade ou distinction de la hiérarchie militaire se situant entre le soldat et le caporal, également attribué à un soldat secondant le caporal ; de nos jours, peut être comparé pour un soldat à la distinction de 1ère classe.], un tambour et quarante et un fusiliers. Parmi ces hommes, vingt-cinq sont affectés au service des canons de batteries de la côte. Les cinq premiers sont nommés canonniers-chefs, les autres aides-canonniers.

Des dédommagements sont versées par années :

  • 3 600 livres à l’inspecteur général ;
  • 480 livres aux capitaines généraux des capitaineries ;
  • 420 livres aux majors ,
  • 360 livres aux aides-majors.

Les 500 hommes formant le corps de dix compagnies sont pris sur tous les habitants des paroisses se trouvant dans la capitainerie. L’effectif attribué à chaque compagnie est défini par paroisse.

Le service des sergents, caporaux, anspessades, fusiliers et tambours est de cinq années consécutives. À la suite de quoi, ils sont libérés de leur obligation.

Les miliciens sont traditionnellement affublés d’un nom de guerre : Vide-bouteilles, Le Rouge, La Mouche,

Les miliciens sont tirés au sort

Leur désignation se fait par tirage au sort dans chaque paroisse. C’est ainsi que chaque compagnie porte le nom de la paroisse (compagnie de Lanriec, compagnie de Rosporden…).

La préférence au tirage au sort se porte sur les hommes âgés de 18 à 45 ans d’une taille de «5 pieds au moins sans chaussures» [un peu plus de 1,50 mètre] et sur les plus aptes à servir et à défaut les hommes mariés. Les garçons ou les hommes mariés « bon pour le service », se présentant spontanément pour servir cinq années dans les compagnies sont admis sans tirage au sort. Ainsi, le nombre de tirés au sort s’en trouve diminué d’autant.

Chaque homme appelé tire d’un contenant un billet noir ou blanc dont le nombre est proportionnel au contingent demandé. S’il tire un billet noir (le « mauvais numéro » au XIXe siècle), il est déclaré « bon pour le service » et intègre sa compagnie. En revanche, si le billet est blanc, il s’en va grossir les rangs des compagnies du guet ou «vieux corps» composées dans chaque paroisse de tous les hommes mariés ou trop âgés préalablement exclus du tirage au sort, ainsi que du reliquat des compagnies détachées. Le Roi permet à ceux qui sont tirés au sort de se dispenser du service en mettant à leur place d’autres hommes de la même paroisse.

Le « licenciement » doit être fait chaque année pour dix hommes. Cette organisation a été mise en place en 1756, dix hommes sont libérés la 1ère année, choisis parmi les moins aptes, puis remplacés par dix autres. Dix hommes la 2e année, puis remplacés et ainsi de suite jusqu’à ce que tous les hommes effectuent cinq années au service. Ainsi, chaque paroisse doit donc avoir toujours le même nombre d’hommes au service de garde-côte.

Les garçons licenciés après les cinq années de service se retrouvent de nouveau sur la liste de tirage au sort après deux ans suivant leur licenciement (quatre ans pour les hommes mariés).

Les compagnies de guet

Celles-ci n’ont de fait aucun rôle en temps de paix. Elles ont simplement à s’assembler chaque année lors du tirage au sort. L’armement de ces compagnies était à la charge des miliciens du guet. La qualité de cet armement était parfois très limite.

En cas de guerre, les hommes des compagnie de guet sont positionnés dans les postes de guet ou à des endroits de la côte stratégiquement choisis pour leur situation. Ils vont alors communiquer leur observation à l’aide de signaux. Il sont  relevés tous les quatre jours.

Les compagnies garde-côtes

Chaque soldat des compagnies garde-côtes est doté de l’armement suivant ; un mousquet d’infanterie de bonne qualité, le modèle 1746 à baguette de fer avec baïonnette, une cartouche, un pulvérin [le pulvérin est une poudre noire très fine qui sert à amorcer une arme comme un mousquet, c’est aussi le nom du récipient qui contient cette poudre], une bandoulière pour porter la cartouche et le pulvérin. Chaque fusil est numéroté de 1 à 80 et estampillé de la double marque de sa capitainerie et de sa compagnie, tout comme le reste de l’équipement (ceinturon avec porte-baïonnette et giberne). D’abord entreposés dans un magasin pour éviter qu’ils ne servent à la chasse où à la contrebande, les fusils sont confiés aux miliciens à partir de 1758 pour le temps des hostilités.

Le fusil modèle 1746, dispose d’un canon à 8 pans longs (calibre 18 millimètres), sa longueur est de 44 pouces (1.63 mètre), poids 4 kilogrammes, sa platine est carrée et son barillet en fer ; ses anneaux de courroies sont ronds et placés sur le côté du fût. Il dispose d’une baïonnette à douille fendue.

Mousquet français 1728, version modifiée 1746. Photographie armae.com

Dérivé du modèle 1717, il est rapidement modifié par les observations de Monsieur de Vallière et de son adjoint Monsieur Reynier. Ces travaux donneront naissance au célèbre modèle 1728, avec son élégante crosse dont la forme est caractéristique du début du XVIIIe siècle. Il sera de nouveau modifié en 1743 et 1746.

      Vue sur la crosse particulière du mousquet de 1728 et de ses variantes. Photographie armae.comPlatine du mousquet de 1728 modifié 174. Photographie armae.comVue sur un anneau de courroie du mousquet français de 1728 modifié 1746. Photographie armae.comVue sur la baionnette à douille du mousquet français de 1728 modifié 1746. Photographie armae.com

Majoritairement fabriqué à Saint-Etienne, il fut aussi produit à Maubeuge et à Charleville. Cette arme est celle ayant largement équipé les troupes françaises durant les guerres franco-indiennes d’Amérique du Nord, comme les célèbres Compagnies Franches de la Marine ou le Régiment de Béarn. Elle a également été utilisée par les troupes américaines durant la guerre d’Indépendance.

De nouveau modifiée en 1754, l’arme sera finalement remplacée en 1763 par un modèle plus court et plus léger, le Charleville.

L’entraînement

Des exercices militaires sont organisés, deux fois par mois au moins, pour apprendre le maniement des armes. Les exercices se font le dimanche, après les vêpres [office marquant la fin de l’après-midi et le début de la soirée], pour les paysans quand les travaux des champs leur laissent quelques répits et trois ou quatre fois par an sur la côte. Le but étant que chacun connaisse son poste et son armement.

Ces exercices s’articulent autour de « l’école du soldat » : marcher au pas, maniement de l’arme, réaliser des manœuvres et des exercices de tir sur des cibles (aussi pour ne pas avoir peur).

En Normandie et probablement sur l’ensemble des côtes, le temps du service se divise en deux grandes périodes dans l’année ; la période d’hiver du 1er novembre au 1er avril pendant laquelle les navires ennemis se font rares et la période d’été du 1er avril au 1er novembre. La période d’hiver est du domaine du service de guet et l’été le service garde-côtes est en alerte.

Du 1er novembre au 1er mai, les compagnies de canonniers se rendent  successivement  à l’école du canon.

Les exercices du dimanche soulèvent nombres d’interrogations. Certains sergents se plaignent d’un fort absentéisme malgré les punitions sévères. Parfois, les paysans ont trente kilomètres à parcourir à pied pour assister aux exercices et autant pour rentrer chez eux. Le lendemain ils sont incapables de travailler dans les champs. Le service garde- côtes interfère gravement sur la vie sociale des paroisses et sur la production agricole et cela pendant la période de l’année où le risque est le plus grand. Les autorités civiles en 1758 se demandent si le service garde-côtes ne produit pas plus de problèmes en raison de peu de production agricole que si l’ennemi arrive à envahir le secteur.

Le paysan garde-côte doit souvent résoudre un choix cornélien. Soit, obéir et participer aux exercices et risquer de ne pas pouvoir payer ses impôts et donc risquer de fortes punitions ; soit, ne pas participer et ainsi produire plus et pouvoir s’acquitter de ses impôts et donc risquer les punitions des autorités militaires.

Tout cela devient dramatique quand l’ennemi décide d’attaquer et que cette période (d’attente) de guerre s’éternise.

En 1778, le Roi assoupli certaines règles du tirage au sort

Si dans une paroisse il se trouve plusieurs frères assujettis, si des deux frères les deux ont été tirés, un seul effectue le service, deux sur trois ou quatre, trois sur cinq,…

Les paroisses assujetties au tirage des gardes-côtes sont exemptes de fournir des hommes pour les régiments Provinciaux.

Sont désormais exemptés du tirage au sort des compagnies de garde-côtes :

  • les valets de campagne, les bergers et autres personnes qui n’ont pas de domicile fixe mais demeurent assujettis aux compagnies de guet ;
  • les mendiants et les vagabonds ;
  • les charpentiers de navires, calfats, voiliers affectés à la Marine ou à celui des particuliers qui équipent les vaisseaux tant pour les bateaux de guerre que ceux de marchandises ;
  • les tailleurs de pierre, maçons, armuriers qui sont au service des bâtiments civils de sa Majesté dans les arsenaux et dans les forts ;
  • les maires des paroisses, les officiers de justice royale ;
  • les courriers et messagers de lettres ; les maîtres de postes aux chevaux et leurs enfants employés à ce service ainsi que les postillons ;
  • les domestiques attachés à ,la personne des gentilshommes et aux curés ;
  • les gardes des bois et des rivières, les gardes-chasses sous certaines conditions.

Le Roi désirant soulager les habitants des paroisses garde-côtes, quand la situation le permet, dispense les hommes pour les revues du temps de paix. Ces compagnies doivent cependant être complètes et mobilisables sur les batteries lors des visites organisées par le directeur de l’Artillerie. Chaque habitant des paroisses garde-côtes de 18 à 36 ans qui n’avait pas été encore à la mer pouvait s’engager sur les navires à la course, le commerce ou le cabotage même s’il avait été tiré au sort pour une compagnie garde-côtes. (à condition d’en informer son capitaine).

À la paix de 1763, les miliciens garde-côtes sont licenciés. Une partie des postes de défense, en particulier les corps de garde, sont rapidement investis par de nouveaux locataires, les employés des Fermes, chargés de lutter contre la reprise de la contrebande, le littoral demeurant une frontière. Au début du règne de Louis XVI, ce «roi qui aimait la mer», la milice garde-côtes entame son ultime réforme. Devenus canonniers garde-côtes par l’ordonnance du 13 décembre 1778, le rôle défensif des habitants se limite désormais au service des batteries, la France disposant de nouveau d’escadres de combat. Ressuscitée brièvement entre la Révolution et l’Empire, l’institution disparaît définitivement au XIXe siècle avant de sombrer dans l’oubli (à lire également : Les sentinelles de l’Empire ou les tours de l’Empereur (part.1/2) (ici)).

Forme primitive de défense nationale, les milices garde-côtes ont pourtant joué un rôle essentiel. En contenant l’adversaire sur les franges maritimes du royaume, parfois chèrement comme à Cherbourg en 1758, elles ont contribué, à sauvegarder la paix sur le reste du territoire français, exception notable dans ce conflit mondial que fut la guerre de Sept Ans.

A suivre…

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