Gare à l’étincelle ! (les magasins à poudre de 1840)

Dans cet article, les documents mentionnés : « Collection Vaubourg Cédric » ou      « Collection Vaubourg Julie » ou « Collection Vaubourg Cédric et Julie » ou « www.fortiffsere.fr » sont publiés avec l’extrême amabilité de monsieur et madame Cédric et Julie VAUBOURG. Ces documents sont extraits de leur site : www.fortiffsere.fr, le site web sur la fortification Séré de Rivières.

À l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine de 2012, Fortification et Mémoire a visité le fort de Bicêtre situé sur la commune du Kremlin Bicêtre (94). Ce fut l’occasion de nous intéresser aux deux magasins à poudre de 1840 présents dans son enceinte. Ceux-ci offrent l’avantage d’être quasiment dans « leur jus » depuis 1842.

« La chose la plus importante pour l’artillerie est d’avoir de la poudre toujours égale à elle-même. », cette maxime du général Paixhans sera le fil conducteur de notre article. Pour avoir de la poudre noire de qualité, apte à rendre le service attendu, il est nécessaire de disposer de bâtiments dédiés : les magasins à poudre (dans cet article, le terme magasin à poudre est préféré à celui de poudrière ou de poudrerie). Avant de pénétrer à l’intérieur de ces bâtiments, nous verrons ce qu’est la poudre noire, de quelle manière elle est stockée, comment se construit un tel édifice et les précautions prises pour éviter l’étincelle destructrice.

Pour nous imprégner de la dangerosité du contenu de ces bâtiments, Alfred de Vigny nous rapporte dans « La veillée de Vincennes », le deuxième récit de Servitude et grandeur militaires, l’histoire d’un vieil adjudant d’artillerie. L’adjudant, militaire scrupuleux, confie à Vigny : « Je crois que je mourrais de honte, si, demain à l’inspection, il manquait une gargousse seulement ; et je crois qu’on a pris un baril au dernier exercice à feu, pour les cartouches de l’infanterie. J’aurais presque envie d’y aller voir, si ce n’était la défense d’y entrer avec des lumières ». Ce souci de l’adjudant d’être irréprochable le conduisit à sa perte, comme nous l’apprend la fin de la nouvelle. Une explosion se produisit au petit matin, Vigny accourt et trouve le corps déchiqueté de l’adjudant : ce malheureux, sans doute, n’avait pas résisté au désir de visiter encore ses barils de poudre et de compter ses obus et, soit le fer de ses bottes, soit un caillou roulé, quelque chose, quelque mouvement avait tout enflammé… .

Le plus de Fortification et Mémoire, extrait du récit de « La veillée de Vincennes, les scrupules et l’honneur d’un soldat ». |Mettez-le en fond sonore en parcourant l’article !].

La poudre noire

     Composition de la poudre noire ou poudre à canon

La poudre noire, appelée aussi poudre à canon, est un mélange de salpêtre (ou nitrate de potassium, du latin salpetrae « sel de pierre »), de soufre et de charbon de bois.

La poudre noire est un produit explosif, ce qui signifie que sa combustion produit  beaucoup de chaleur en libérant une grande quantité de gaz. Pour produire un tel effet, elle doit contenir à la fois un produit combustible et un produit comburant. Les produits combustibles sont le soufre et le carbone (charbon de bois). Le comburant est le salpêtre qui libère de l’oxygène au cours de la réaction. Lorsqu’elle brûle à l’air libre, la poudre noire « déflagre », ce qui signifie que l’onde de combustion (front de flamme) se déplace moins vite que les gaz générés, il n’y a donc pas d’onde de choc. Si la combustion a lieu dans un endroit confiné (canon, fusil), la pression des gaz augmente et la poudre « détonne » produisant une onde de choc et un effet de souffle important selon le volume de gaz produit.

 Il existe (en 1840) cinq sortes de poudre noire :

  • la poudre dite de guerre ( 12,5% de charbon, 12,5% de soufre et 75% de salpêtre) ;
  • la poudre dite de mine ou poudre lente (30% de charbon, 30% de soufre, 40% de salpêtre) ;
  • la poudre dite de chasse (12% de charbon, 10% de soufre, 78% de salpêtre) ;
  • la poudre dite de commerce extérieur (18% de charbon, 22% de soufre, 60% de salpêtre);
  • la poudre dite de feux d’artifice (15% de charbon, 10% de soufre, 75% de salpêtre).

Différentes poudres noires.Pour un fonctionnement optimum : le soufre doit être pur et distillé, le charbon doit provenir de préférence de bois tendres, tels que : peuplier, saule, coudrier, tilleul, fusain ou bourdaine et le salpêtre doit être bien raffiné; il ne doit contenir aucun sel parasite.

La qualité de la poudre est déterminée par l’essence forestière utilisée pour sa fabrication, ainsi que par sa proportion dans le mélange. Le charbon d’aulne est notamment apprécié des poudreries françaises.

     Sa fabrication

La fabrication de la poudre se compose essentiellement, tout du moins dans la période concernée par l’article, des opérations suivantes :

  • la trituration (mélange, dans un baril à triturer, de soufre et de charbon en morceaux);
  • le mélange (ajout dans un pétrin de salpêtre au mélange précédent);
  • l’humectation (arrosage du mélange);
  • la compression (pétrissage du mélange humide);
  • la granulation (transformation des grains du mélange en poudre);
  • le séchage (dessiccation).

Pour aller plus loin avec l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : la fabrication des poudres.

Si, lors de son stockage, la poudre n’a été qu’un peu avariée par l’humidité, il suffit de la faire sécher pour qu’elle redevienne susceptible de servir et lorsqu’elle a été mouillée au point d’avoir perdu du salpêtre, il faut la rebattre en y ajoutant des proportions convenables de salpêtre.      La poudre noire comme condiment

La poudre noire, qui contient du salpêtre, a un goût salé. Pendant les différents conflits européens de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, les soldats utilisent celle-ci pour assaisonner et conserver leurs aliments lorsque le sel vient à manquer. Le salpêtre est encore utilisé de nos jours comme conservateur.

 Les magasins à poudre du fort de Bicêtre

Le fort de Bicêtre possède deux magasins à poudre, du modèle en vigueur en 1840, situés à droite et à gauche des pavillons d’entrée.

Les magasins à poudre de ce type, comme ceux des forts de la première ceinture, subiront pour certains une unique modification en 1874 par l’adjonction d’un sas d’entrée extérieur et/ou d’une galerie latérale d’éclairage. Mais dès 1885, suite aux progrès de l’artillerie et à la dispersion de celle-ci dans les forts (systèmes Séré de Rivières et suivants), ces magasins seront désaffectés au profit de magasins extérieurs de secteurs et de dépôts intermédiaires [pour plus d’informations sur les progrès de l’artillerie, il pourra être utile de se reporter à l’article : canons versus cuirasse, le vainqueur est…(partie 2/3)].

Un édifice identique : le magasin à poudre de Mont-Dauphin :

      Des édifices particuliers

Les deux magasins à poudre sont construits sur le front de gorge, dans des bastions creux (les bastions B1, pour le magasin G, à gauche lorsque l’on entre dans le fort et dans le bastion B5, pour le magasin H, à droite lorsque l’on entre dans le fort). Ils sont dans le même axe et parallèles à la courtine. Ce sont des bâtiments rectangulaires (22,60 mètres de long sur 14 mètres de large) à un étage éclairé par deux fenêtres diamétralement opposées.

Ces magasins sont classés par le règlement sur les poudres de 1840 en troisième catégorie (sur quatre) car se situant dans un fort détaché renfermant une garnison. Ils sont surveillés par un planton et un service de rondes.

     Emmagasinement et engerbement des barils et des caisses à poudre 

La poudre noire peut être stockée, soit dans des barils en bois (avec cerclage écorcé en chêne, noisetier, coudrier ou châtaignier blanchâtre (le châtaigner rouge est interdit)) de cinquante kilogrammes ou de cent kilogrammes, soit dans des caisses de tailles différentes en bois de noyer doublées à l’intérieur de plomb laminé, et parfois, totalement en cuivre.

A l’intérieur du magasin à poudre, les barils et les caisses à poudre, placés dans leurs chapes (seconde enveloppe des tonneaux de poudre et des caisses à poudre), sont disposés de manière à tirer le meilleur parti possible de la capacité du magasin, sans nuire à la sécurité et à la praticité de la manutention.

 Caractéristiques des barils :

Baril de cinquante kilogrammes
 

Baril

Chape

Longueur

0,63m

0,74m

Diamètre au bouge (partie la plus renflée du tonneau)

0,43m

0,51m

Diamètre aux bouts

0,37m

0,45m

Poids vide

10,00kg

15,00kg

Baril de cent kilogrammes
 

Baril

Chape

Longueur

0,63m

0,75m

Diamètre au bouge (partie la plus renflée du tonneau)

0,58m

0,63m

Diamètre aux bouts

0,50m

0,58m

Poids vide

15,00kg

23,00kg

Dans les magasins à poudre à étage, comme ceux du fort de Bicêtre, le rez-de-chaussée est réservé au stockage des poudres, tandis que le local supérieur, accessible par un escalier tournant en bois, est utilisé (normalement) comme magasin aux accessoires. Les munitions confectionnées pour les armes portatives, les piècesIMG_1383 d’artillerie, ainsi que les artifices, ne peuvent être stockées dans les magasins contenant des approvisionnements de poudre en barils ou en caisses. Les munitions prêtes à l’emploi, sont entreposées dans les casemates et les traverses reparties sur la crête du fort.

Les barils de cinquante et de cent kilogrammes sont disposés par rangées longitudinales (simples ou doubles) et empilés par quatre sur la hauteur en temps de paix et pouvant passer à six en temps de guerre, si la hauteur sous plafond le permet. Les caisses à poudre, de même contenance, sont rangées en piles rectangulaires de largeur variable. Ces piles, au point de vue de la stabilité, exigent de grandes précautions; la position des caisses doit être déterminée par la règle, l’équerre et le fil à plomb, et rendue stable, au besoin, par des petites cales de bois. Les hauteurs de piles de caisses s’étagent entre six et dix couches superposées.

Les magasins à poudre du fort de Bicêtre disposent au rez-de-chaussée d’un volume de stockage de 200 m3. Leurs dimensions intérieures (longueur : 20 mètres, largeur : 8,12 mètres, hauteur sous plafond : 3,54 mètres) les classent dans les magasins à grandes dimensions aptes à stocker cinquante tonnes de poudre chacun. Leur hauteur sous plafond permet aux barils de cent kilogrammes d’être engerbés par quatre et à ceux de cinquante kilogramme à cinq de hauteur (voire six). Cette disposition procure un espace de travail plus commode (en respectant la disposition réglementaire) et autorise le stockage d’une quantité de poudre beaucoup plus considérable si les circonstances l’exigent.

      Dispositions intérieures des barils et des caisses à poudre

Les rangs inférieurs des barils et des caisses à poudre reposent sur des chantiers (supports) mobiles construits en sapin ou en chêne. Chaque chantier se compose de deux montants de trois mètres de longueur raccordés par deux traverses de 0,60 mètres de largeur, le tout chevillé par deux épars du même bois. Ce socle est placé sur des dés cubiques de 162 millimètres de côté. Ces supports servent à isoler barils et caisses de l’humidité, encore plus si le sol du magasin n’est pas planchéié. Les barils et les caisses placés aux extrémités des chantiers sont maintenus par de grosses cales.

Entre les barils et les caisses, des allées longitudinales sont aménagées de place en place. La largeur de ces allées est fonction de la surface du magasin et de la nature du conditionnement employé. Toutefois, le règlement précise qu’elles ne doivent être inférieures à 0,85 mètres pour les allées centrales et à 0,35 mètres pour les allées transverses. Un espace doit également subsister entre les murs du magasin à poudre et les rangées de barils ou les piles de caisses. Cette disposition permet une manipulation et un mouvement des poudres facilités et par conséquent moins dangereux. De plus, l’allée réservée entre les simples files et le mur autorise l’examen complet et la réparation des barils placés près des murs. En effet, les barils ou les caisses placés près des murs souffrent  davantage de l’humidité que les autres.

Les poudres sont emmagasinées par type et placées par année de fabrication, et si possible par poudrerie (fabrique de poudres et d’explosifs) et par lot. Un étiquetage réglementaire à la peinture noire figure sur les chapes des barils et des caisses. Sur ces vignettes sont notés : le nom de la poudrerie, la désignation de la poudre, le poids de la poudre contenue, l’année et le mois de la fabrication, le numéro du lot et l’indication du charbon. Deux trappes (1,07 mètres par 1,47 mètres) par magasin percées dans le plancher, aux extrémités de l’étage, permettent de monter les gargousses et les accessoires de chargement grâce à un système de poulies et de câbles (de 32 millimètres de diamètre, terminé par une ganse à une extrémité et par un crochet en cuivre de l’autre) attaché à des crochets fixés au sommet de la voûte. L’étage est aussi accessible par un escalier tournant à gauche.

      La construction des magasins à poudre

Leur construction réclame des soins particuliers sur deux points capitaux :

  • la prévention de l’humidité, car celle-ci influe sur la portée et la justesse du tir des pièces d’artillerie;
  • la réduction des risques d’explosion par la production d’étincelles.

Ils sont bâtis en pierre meulière. Leur construction s’effectue sur quatre campagnes (années) pour disposer d’un local parfaitement sec, donc sain, avant d’y entreposer les poudres. Lors de la première campagne, sont réalisées les fondations et les pieds-droits, élevés jusqu’à la voûte.  Afin d’atteindre la couche dure permettant l’assise des bâtiments, les fondations du magasin H atteignent quatre mètres et celles du magasin G, deux mètres. La deuxième voit la construction de la voûte, de la toiture et du reste des maçonneries du magasin. La troisième année, sont finalisés les détails intérieur, le mur d’isolement et la pose du paratonnerre. La réalisation des joints intérieurs ou le crépissage sera effectué lors de la quatrième campagne. Quant au jointoiement extérieur, les ingénieurs préconisent de le faire lorsque les maçonneries sont bien sèches, c’est-à-dire deux à trois années après leur achèvement (il est possible de réduire le temps de séchage de la maçonnerie en plaçant dans le magasin de la chaux vive). Les enduits intérieurs sont en plâtre, jamais en mortier de chaux et de sable.

Dans la construction des magasins à poudre, il est apparu utile de ne pas donner une résistance égale aux murs, et de réduire leur épaisseur du côté où les explosions causeraient le moins de dégâts. Ainsi, les murs de côté ont une épaisseur de 3 mètres et les murs de façade ont une épaisseur d’1,40 mètres.

Les magasins à poudre sont, à l’origine, au centre d’une cour rectangulaire de 564 m2 (20 mètres de largeur sur 28,2 mètres de longueur) et entourés d’un mur d’isolement ou pare-souffle, dont les murs n’existent plus, mais dont les fondations sont encore visibles par endroit. Cette enceinte est encore présente autour des magasins à poudre de la forteresse du Mont-Valérien. Ce mur s’élève à une hauteur d’environ trois mètres. Sur trois faces (arrière et côtés), il présente une épaisseur de 0,80 mètres et sur la face avant, une épaisseur d’un mètre. Cette face dispose d’une entrée placée en l’angle, pour que ce mur serve de masque à la porte du magasin, en arrêtant les projectiles venant dans cette direction. Ce mur facilite la pose d’un blindage horizontal sur le passage autorisant les opérations sur les poudres à l’extérieur du magasin en étant à l’abri (relatif) des coups de l’ennemi, mais surtout des intempéries.

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Le sol de la cour d’entourage (entre le mur d’isolement et les murs du magasin à poudre) est asséché en le creusant sur un mètre de profondeur, puis en le comblant de débris et de gravois bien damés. Cette cour est pavée et les pavés disposés en pente de manière à éloigner l’humidité des murs et à diriger les eaux pluviales vers le puits de terre du paratonnerre. Le sol de cette cour doit être maintenu constamment dans le plus grand état de propreté. Les joints de ces pavés sont réalisés au mortier hydraulique. L’on doit également éviter toute plantation d’arbres dans un rayon de vingt-cinq mètres à partir du mur d’isolement.

A l’origine, sur la toiture en tuiles, on trouvait au milieu de chaque pente, un chien-assis et au centre un paratonnerre (toujours en place). Les cheminées présentes sont contemporaines.

     Précautions particulières

          L’accès

Les magasins sont fermés par deux portes en chêne formant un sas. Chaque porte est munie de deux serrures en bronze (comme l’ensemble de ses ferrures) différentes, afin de rendre obligatoire le concours de deux personnes, toutes les fois qu’une ouverture est nécessaire. Les portes latérales présentes sur les cotés des magasins à poudre sont contemporaines.

Les magasins du fort étant classés en troisième catégorie, la première clé est confiée au gardien de batterie de l’ouvrage et la seconde au commandant du fort. Dans le cas, où, il n’y aurait pas d’officier d’artillerie, la première clé est remise à l’officier le plus ancien.

          Les évents d’aérage

Les murs sont percés de dix évents d’aérage chicanés situés sur les côtés (cinq par côté). Ces évents peuvent être obstrués de l’extérieur par des volets métalliques pleins. Ils sont fermés : chaque soir, lorsque l’air est humide, en cas de forte chaleur, lors d’un incendie extérieur, lors de mauvais temps ou d’orage, en période de dégel et lors de la mise en état de siège du fort. Ces évents peuvent également être fermés de l’intérieur par des volets garnis d’un treillage métallique (bloquant le passage d’insectes, de rongeurs ….). Ces derniers sont fermés dès que les volets extérieurs sont ouverts.

Les battants de portes et les volets doivent êtres maintenus par des crochets pour éviter de battre au vent.

          Soins pris pour préserver les poudres de l’humidité

En premier lieu, les magasins sont construits sur des voûtes les isolant du sol naturel en créant un vide sanitaire. Pour le magasin H, la hauteur du vide sanitaire est de 2,20 mètres et pour le magasin G, d’un mètre. Douze bouches d’aération (quatre sur chaque côté et deux sur chaque face) sont percées au niveau du sol permettant à ces vides sanitaires de rester secs. Elles sont placées en décalage avec les évents d’aération du magasin à poudre. Ces bouches d’aération ont également un tracé chicané.

Pour protéger les poudres de l’humidité, les barils et les caisses sont isolés du sol en les faisant reposer sur des supports (les chantiers) et en les enfermant dans une double enveloppe (la chape). Les planchers doivent être des madriers en chêne assemblés avec des chevilles en bois ou des clous en bronze afin d’éviter les étincelles lors d’un frottement accidentel avec un autre métal. Sur le plancher du rez-de-chaussée, se trouve en son axe central une poutre horizontale sur laquelle s’appuient des poutres verticales surmontées de chapiteaux en bois, supportant le plancher du premier étage.

La ventilation participe à combattre l’humidité, [ voir la rubrique : les évents d’aérage]. La présence d’évents d’aération permet de mettre les magasins en communication avec l’air extérieur par la création de petits courants d’air propres à activer la ventilation. Chaque fois que l’air extérieur est fortement chargé de vapeur d’eau ou que sa température semble plus élevée que celle de l’air contenu dans les magasins, on s’abstient, autant que possible, d’y pénétrer sauf nécessité impérieuse de service. Des auges remplies de chlorure de chaux posées sur le sol et/ou suspendues au plafond ou à la voûte peuvent aider à lutter contre une humidité tenace.

La toiture, les chéneaux et les tuyaux de descente doivent être fréquemment visités pour détecter toutes obturations bloquant l’écoulement des eaux pluviales.

          Soins pris pour préserver les poudres de l’étincelle

Toute personne entrant dans le magasin à poudre doit déposer toute espèce d’arme ou tout objet susceptible de produire une étincelle (sabre, épée, canne métallique, trousseau de clés, briquet, allumette chimique,…). Ces objets sont entreposés dans la guérite du factionnaire présente à l’entrée de la clôture. Il est également défendu d’y pénétrer sans s’être déchaussé et avoir mis les sandales destinées à cet usage et placées sur le seuil entre les deux portes. Pour les bottes des officiers, des sandales pourvues de cache-éperons sont disponibles.

Les ouvriers effectuant les mouvements des poudres seront choisis avec soin. Le travail doit se faire avec calme, propreté et dans le plus grand ordre. La tâche de chacun est définie à l’avance sous la responsabilité de : « l’employé d’artillerie qui maintiendra parmi eux la discipline la plus stricte et interdira sévèrement, pendant le travail, l’usage des boissons spiritueuses ».

De manière générale, tous les travaux risquant de produire une étincelle sont exécutés à l’extérieur du magasin. Avant de débuter des travaux ou des mouvements de poudre à l’intérieur, le sol est recouvert de toiles ou de prélarts. Il est formellement interdit de rouler ou de brouetter, à l’intérieur comme à l’extérieur, les caisses et les barils de poudre. Pour leur transport, on utilise une civière en toile. Tous les outils employés dans les magasins sont en cuivre ou en bois.

Liste réglementaire des outils par magasin :

  • deux poulains (assemblage de fortes pièces de bois en forme d’échelle, servant pour la descente des tonneaux, pour le chargement et le déchargement des bateaux, des camions et des voitures de roulage);
  • deux civières avec leurs bretelles;
  • deux petits prélarts (grosse toile imperméabilisée servant à protéger des intempéries) peints de 1,50 mètres sur 1,14 mètres pour recouvrir les civières;
  • deux grands prélarts peints de 4 mètres sur 2,28 mètres pour couvrir les voitures;
  • un grand prélart non peint de 15 mètres environ sur 1,14 mètres pour étendre dans les allées;
  • six paires de sandales dont deux avec cache-éperons;
  • des grosses cales en nombre suffisant;
  • un baril de cinquante kilogrammes contenant des petites cales;
  • une main en cuivre (sorte de cuillère sans manche, en verre, en porcelaine ou en métal, qui sert à prendre et à transvaser des matières solides, surtout pulvérulentes);
  • un maillet en bois;
  • une brosse dite passe-partout;
  • deux balais en crin;
  • deux ciseaux en cuivre;
  • deux tournevis emmanchés en fil de laiton écroui (battu à froid ou à une température inférieure à sa température de recuit, et éventuellement étiré ou laminé, afin de le rendre plus dense, plus élastique et plus résistant);
  • deux couteaux de vitrier à lame de cuivre;
  • du mastic (formé de 3 parties de cire jaune pour 1 partie de suif);

Ces outils sont parfois complétés d’un tire-fond en cuivre et d’un chassoir de tonnelier (outil dont on se sert pour enfoncer les cercles métalliques des tonneaux).

          Soins pris pour préserver les poudres de la foudre

Pour se protéger des effets de la foudre, tout magasin à poudre doit être muni d’un ou plusieurs paratonnerres. Seule une dérogation ministérielle peut annuler cette obligation. Les paratonnerres des magasins à poudre ne diffèrent de ceux des autres bâtiments que par le soin particulier apporté à la continuité électrique entre la pointe du paratonnerre et le sol.

Pour aller plus loin : l’Instruction sur les paratonnerres adoptée par l’Académie des sciences.

Les magasins du fort sont équipés d’un paratonnerre placé au centre de la toiture et d’une hauteur de 8,50 mètres. Cette hauteur s’explique par le fait qu’une tige de paratonnerre protège efficacement contre la foudre un espace circulaire, autour d’elle, un rayon double de sa hauteur. Ainsi, un magasin de vingt mètres de long ne nécessite, pour être défendu, que d’une seule tige de 8,50 mètres et élevée sur le milieu de son toit. Les magasins à poudre sont suffisamment défendu puisque la hauteur calculée donne cinq mètres. Mais le paratonnerre doit également dominer les bâtiments environnants, les casernes et les remparts.

Les conduits (les augets) amenant les conducteurs aux puits de terre doivent être remplis de coke. Les puits de terre doivent être maintenus humides.

Les puits de terre

 

Chaque année, au mois d’avril, les paratonnerres et leur communication avec le sol font l’objet d’une visite spéciale conduite par une commission composée du commandant d’artillerie, de l’employé d’artillerie et d’un officier de la garnison qui établissent un procès-verbal circonstancié de leur état et des réparations induites. Sont également visités les conducteurs et le puits de mise à la terre. Lorsque tous les forts ont été vus, les rapports sont envoyés immédiatement au ministre de la Guerre. Ceci montre l’importance attachée à la protection contre les effets de la foudre, ceux-ci pouvant se révéler particulièrement dangereux.

Aucune masse métallique ne doit se trouver dans le voisinage d’un magasin à poudre et encore moins dans la cour d’enceinte. Les objets métalliques (bouches à feux et parc aux projectiles, par exemple) doivent être tenus à une distance égale au moins à trois ou quatre fois la hauteur de la pointe du paratonnerre au-dessus du sol.

Lors de la mise en état de défense du fort, le commandant de l’artillerie fait démonter et rentrer en magasin les paratonnerres si les tiges lui semblent fournir des points de repère au tir de l’ennemi. Ils sont remis en place lors du retour à une situation stabilisée.

     L’entretien des magasins et des barils

Après chaque visite (dépôt ou retrait de poudre, manutention), le magasin doit être balayé avec un balai de crin afin de maintenir l’endroit dans le plus grand état de propreté. Les balais servant à balayer l’intérieur doivent être différents de ceux servant à l’entretien de la cour extérieure.

A chaque printemps, les chapes des barils et des caisses à poudre sont inspectées avec soin. Les cercles des barils seront fortement essuyés avec des morceaux de toile et avec la brosse passe-partout réglementaire pour en détacher les insectes qui, à cette période, y déposent leurs œufs.

Pour l’entretien et la réparation des barils, toujours faits à l’extérieur, l’appel à un tonnelier est recommandé. Ces opérations font l’objet d’un descriptif précis quant aux gestes à effectuer et sont décrites dans les règlements des magasins à poudre.

      L’éclairage des magasins à poudre

Hormis l’étage éclairé par les deux fenêtres, le rez-de-chaussée demeure particulièrement sombre. Si la situation le permet, il est possible de laisser les volets des fenêtres de l’étage ouverts, de même que les deux trappes pour apporter un peu de lumière au rez-de-chaussée. Les portes d’entrée peuvent fournir de la luminosité, mais si les circonstances l’exigent, elles doivent être fermées, privant les employés d’un appoint de luminosité. Les évents n’apportent pas de clarté car leurs couloirs d’aérage sont disposés en chicane.

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Pour des raisons évidentes de sécurité, tout éclairage artificiel, comme celui apporté par les lanternes à réflecteur, est strictement interdit. L’éclairage, pour ce type de magasin à poudre, provient uniquement de la lumière naturelle, donc relativement faible. Pour les travaux de visite, l’employé d’artillerie, s’aide d’un miroir à main avec lequel il oriente la lumière disponible vers l’objet à contrôler ou l’étiquette à lire. Dans les modèles suivants, les magasins à poudre disposeront, pour certains, d’un système de miroirs réfléchissants, puis d’une galerie d’éclairage permettant de déposer par le biais de niches vitrées, des lampes à huile donnant un éclairage plus important, tout en nécessitant des mesures de sécurité supplémentaires.

Pour conclure

Voici, tout ce que nous pouvons dire sur les magasins à poudre du fort de Bicêtre, et Fortification et Mémoire vous encourage à venir les découvrir pour « de vrai » lors des prochaines journées européennes du patrimoine.

Nous espérons que cet article vous aura intéressé tout autant qu’il fut passionnant pour nous à écrire. En tout cas, Fortification et Mémoire est heureux de vous faire partager le fruit de son travail.

 Sources

Bibliographiques

  •  Aide mémoire portatif à l’usage des officiers du génie .1839.
  • Règlement du 26 novembre 1884 concernant les soins et précautions à prendre pour la conservation des poudres et munitions de guerre. 1885. Lavauzelle.
  • Notes sur les magasins à poudre par M. le Chef de bataillon du Génie P.Bergère.1820.
  • Servitude et grandeur militaire. Deuxième récit : la veillée de Vincennes. Alfred de Vigny.
  • Éléments d’histoire du fort du Kremlin-Bicêtre 1842 – 2002. Journées du patrimoine 2002. Ouvrage collectif.

Internet

  • wikipedia.fr.
  • plus.randomania.fr/la-poudre-noire.
  • fortiffsere.fr.
  • http://www.attila-77250.fr/Forts.
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