Fort Boyard, l’inutile vaisseau (1/2)

 afficheEmboîtant le pas à l’exposition : « FORT BOYARD, les aventures d’une star », du 19 avril 2012 au 31 décembre 2013, au musée national de la Marine de Rochefort, Fortification et Mémoire vous conte à son tour l’étonnant destin de ce vaisseau de pierre. Au cours de ce récit en deux parties, nous ferons une pause. Nous évoquerons rapidement la fortification perpendiculaire de Montalembert à laquelle on associe souvent le fort Boyard.

Le fort Boyard est l’un des monuments les plus célèbres de France et, peut-être la plus impressionnante réalisation de toute l’histoire de l’architecture militaire française. Cette notoriété ne s’appuie étonnamment pas, sur le nombre de ses visiteurs, mais sur le nombre de ses téléspectateurs. L’exceptionnel succès du jeu télévisé éponyme, diffusé dans soixante-dix pays contribue à faire connaître le fort dans le monde entier.

Fortification et Mémoire vous invite à découvrir les différentes vies du plus célèbre des forts maritimes…..embarquons !

Immédiatement reconnaissable à sa forme oblongue, il semble surgir de nulle part au milieu de l’océan. Rêvé par Louis XIV pour protéger son nouvel arsenal de Rochefort, voulu par Bonaparte et achevé par Napoléon III, le fort Boyard est, au terme d’un chantier de soixante-trois ans, un bâtiment hors norme, l’un des plus chers de France : plus de huit fois le coût de l’Arc de Triomphe, soit 8,6 millions de francs-or.

1583 – 1801, un banc de sable difficile à apprivoiser

     Les prémices du projet….

Tout commence par un banc de sable, un haut fond, entre les îles d’Aix et d’Oléron. Un hydrographe batave,  Lucas Janszoon Waghenaer (ou Wagenaer), le repère, le cartographie en 1583 sur une carte des côtes du Poitou et l’y inscrit dans sa langue ban iaert (le banc) ou banjaert hollandis (banc des Hollandais). Il s’agit de l’origine du nom Boyard.

933953Les îles d’Aix, Madame, d’Oléron et de Ré donnent une rade facile à défendre, où les bâtiments peuvent se tenir à l’abri des tempêtes. C’est dans cette rade, qu’en 1666, Louis XIV fonde à Rochefort son grand arsenal du Ponant, avec la fameuse corderie royale longue de trois cent soixante-quatorze mètres, pour donner à la Marine, un nouveau port de guerre sur l’Atlantique.

CaptureL’éloignement de Rochefort par rapport à la mer lui permet d’échapper à d’éventuels bombardements navals et facilite sans risque l’établissement de cales de construction. Mais, en raison de leur important tirant d’eau, les vaisseaux de 74 canons doivent partir à vide de l’arsenal pour pouvoir remonter la Charente, peu profonde, sans risquer de s’échouer. Aussi, se pose le problème de défendre la rade de l’île d’Aix où les vaisseaux s’installent pour recevoir leur armement. C’est cette rade qu’il s’agit de protéger, car les navires demeurent très vulnérables aux navires anglais durant leur phase d’armement. Pour interdire l’entrée de la rade, il faut croiser les feux des pièces d’artillerie.

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Entre les îles d’Aix et d’Oléron, la passe est large d’environ six kilomètres, bien plus que ne peuvent couvrir les canons du XVIIIe siècle, dont la portée utile ne dépasse pas mille deux cents mètres. Le croisement des feux est possible pour peu que l’on établisse deux forts maritimes, l’un sur le rocher d’Énet, interdisant l’accès oriental de la rade ; l’autre sur la longe (haut fond de sable) de Boyard croisant ses feux avec le fort en bois et en terre de Montalembert construit à la pointe de l’île d’Aix en 1778, le fort de la Sommité.

     ….avant son abandon

Dès la construction de l’arsenal, Colbert demande à l’ingénieur Louis Nicolas de Clerville, qui supervise alors les fortifications du royaume, la construction d’un fort sur la longe de Boyard. Le banc de Boyard est idéalement placé, mais le coût et la complexité des travaux font reculer le roi et son ingénieur en chef, Vauban. Celui-ci clôt le débat par cette métaphore : « Sire, il serait plus facile de saisir la lune avec les dents que de tenter en cet endroit pareille besogne », voilà qui résume bien la situation !

Pendant plus d’un siècle, l’idée de construire un fort entre Aix et Oléron fait régulièrement l’objet de projets, sans jamais aboutir. En 1692, le capitaine de vaisseau Descombes propose d’installer des chaloupes armées de canons à demeure dans la passe. Le lieutenant-général Filley pousse assez loin un projet de fort rectangulaire à un étage, armé sur trois côtés et disposant d’un petit port, sur le banc de sable de Boyard. Des sondages sont réalisés et un mât est planté sur le banc. Devant les difficultés techniques et financières, l’affaire en reste là, jusqu’à ce que le Premier Consul Bonaparte s’intéresse à la question en 1801.

 La fortification perpendiculaire ou la fortification de Montalembert

Avant de poursuivre, arrêtons-nous un instant, car lorsque l’on évoque le fort Boyard, on emploie régulièrement le terme de fortification perpendiculaire. Fortification et Mémoire vous retrace en quelques mots ce concept de fortification et son inventeur. Bien que théorique, ce type de fortification mériterait d’être traité dans un article à part entière.

Marc-rené.de.montalembertAvec le marquis Marc René de Montalembert apparaît une nouvelle génération d’ingénieurs, tels que :

Les critiques de Montalembert sur le système bastionné, alors en usage, l’amènent à poser comme principe que le canon est la base de la défense; que l’artillerie seule, et dans celle-ci l’artillerie de gros calibre, est capable de grands effets et par conséquent d’arrêter les progrès de l‘assaillant. Il est, donc, nécessaire de lui donner le plus grand développement possible.

Montalembert est également frappé par la faible résistance qu’offrirent les places fortes du XVIIIe siècle, et il souligne que cette fragilité tient à la destruction prématurée de leurs pièces d’artillerie : « Il est difficile de concevoir comment ont a pusse flatter que des places sans batteries de canons couvertes pourroient être capables de quelque résistance ; comment on a pu se borner à placer l’artillerie sur des remparts tout découverts et enfilés de tous les sens, ou sur des cavaliers également exposés à la formidable artillerie dont ont écrase aujourd’hui les places assiégées…. ». Montalembert conclut qu’il convient d’abriter les pièces d’artillerie sous des casemates. Il faut, aussi, abriter la garnison de la place, de manière à lui permettre d’agir constamment. À cet effet, il préconise la construction de casemates de mousqueterie.

Montalembert répond aux critiques faites aux canons sous casemates, celles du dégagement de fumée toxique de la poudre noire : « L’objection commune qu’on fait de la fumée ne sauroit être ce qui empêche la construction des souterrains, sans lesquels il ne peut exister de places fortes aujourd’hui…Un entrepont de vaisseau n’a que six pieds et demi de hauteur : il n’a que ses sabords et quatre écoutilles, dont deux forts petites; cependant le service du canon et celui même du vaisseau se fait dans l’entrepont, la tête dans la fumée. Comment ne pourroit-on pas habiter dans un souterrain qui a nécessairement trois à quatre fois plus d’élévation ? Qui à des embrasures plus grandes que les sabords, pour la sortie du gros de la fumée de la bouche du canon, et qui peut avoir des ouvertures pratiquées au haut de la voûte dix fois plus grandes que celle des écoutilles ?… ».

MontalembertMontalembert a donc conçu des grandes casemates, où de nombreuses pièces, servies par un minimum de canonniers, sont alignées. Pour mettre en application ses théories, il doit imaginer des ouvrages présentant de hautes murailles percées d’embrasures et offrant l’aspect d’énormes donjons ou de vaisseaux : « Nous avons à faire connoitre en détail, plusieurs forts quarrés, triangulaires et ronds, de différentes compositions et grandeurs…c’est dans ces sortes de forts que ces formidables pièces, que nous avons nommées caponnières-casematées, trouveront leur place… ».

photo-fort-boyard-02Montalembert a eu l’occasion de réaliser un fort de ce genre à l’île d’Aix en 1778, le fort de la Sommité. Il se présentait sous la forme d’un fer à cheval, était haut de trois étages et abritait cent quatre-vingts canons ! Ce fort est détruit en 1810 lors de la construction du fort actuel, le fort Liédot.

Fort montalembert

Expérimenté dans le métier des armes, il publie de 1776 à 1793 les dix volumineux tomes (ou onze selon les éditions) de son traité intitulé : La fortification perpendiculaire. Sous ce vocable, il exprime l’idée que les tirs doivent être dirigés vers l’ennemi (perpendiculairement à la ligne de défense) et non plus en flanquement.

f6.highresIl propose des modèles théoriques comme le front tenaillé de Montalembert et le Fort Royal ou front polygonal de Montalembert avec :

  • des saillants casematés triangulaires très allongés, composés d’un angle rentrant de quatre vingt-dix degrés ;
  • une succession de nombreux de fossés, d’escarpes et de parapets ;
  • l’emploi généralisé des casemates ;
  • le flanquement rigoureusement perpendiculaire à la ligne de défense ;
  • le regroupement des canons dans des tours d’artillerie à plusieurs étages, notamment pour les fortifications maritimes devant contrer la puissance de feux des navires .

Nouvelle image (20)front montalenbertIl préconise également de  défendre les places par un chapelet de forts détachés jusqu’à 2 000 mètres et 3 000 mètres de l’enceinte, mettant les ports et les arsenaux à l’abri du bombardement. Cela permet d’étendre le rayon d’action de la place, tout en se flanquant mutuellement.

Ses idées à contre-courant de la doctrine officielle enseignée à l’Ecole du Génie de Metz, ne sont pas retenues. Montalembert tente de faire appliquer ses idées à Cherbourg dont les travaux commencent en 1770, mais le plan finalement établi diffère profondément de celui réalisé. Les forts construits (une dizaine) sont des grandes redoutes, dont les canons sont destinés à l’action frontale, et qui de plus, sont à l’air libre. Le seul ouvrage construit selon ses principes est le fort primitif de la pointe d’Aix, cité ante.

Projet fortif CherbourgNéanmoins, le fort Boyard, la citadelle La Ferrière (Haïti – 1804) avec ses trois cent soixante-cinq canons et la tour défensive de l’île du Large de l’archipel Saint-Marcouf, (1803 -1812), avec cinquante-trois mètres de diamètre et deux niveaux pouvant accueillir quarante-huit bouches à feu, s’inspirent des principes de Montalembert.

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S’il faut attendre 1840, pour que les théories du marquis de Montalembert soient appliquées en France; en Allemagne et en Autriche, son système est mis en application dès 1815 avec la barrière des cinq forts de l’Esseillon, près de Modane, construite par les Austro-Sardes de 1820 à 1833. La concentration de cent soixante-quinze pièces d’artillerie montre une puissance de feu impressionnante et inégalée pour cette époque.

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 1801 – 1815, Napoléon Bonaparte en maître d’œuvre

Le projet refait surface en mars 1801. L’escadre de Rochefort vient d’être réorganisée par l’amiral Bruix. Le premier consul la sachant menacée par les Anglais, entend bien que soient réarmées les îles d’Oléron et d’Aix, et leurs défenses complétées par deux ouvrages, l’un sur la longe de Boyard et l’autre sur le rocher Énet : «Les feux de ce fort et ceux de l’île d’Aix se correspondant à bonne portée, la rade deviendra inaccessible à l’ennemi.».

Concernant fort Boyard, Napoléon précise que le fort « doit être un ouvrage d’une très grande puissance »; son armement distribué sur deux étage, doit comporter :

  • pour l’étage inférieur, trente-cinq canons de 36 et six mortiers ;
  • pour l’étage supérieur, quatorze canons, douze mortiers et huit pièce de 12 pour le flanquement.
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Le 9 mai 1801, une commission tripartite (Génie, Marine et Pont et Chaussées) se penche sur la protection de la rade de l’île d’Aix. Deux mois de vifs débats plus tard, l’ingénieur Ferregeau, directeur des Travaux Maritimes, remet son projet pour chacun des deux forts. [Nous ne traiterons que du fort Boyard et nous laisserons de côté le fort Énet pour parler à nouveau dans un article sur les forteresses maritimes de la Charente].

fort-boyard-historique_2Le fort Boyard va être édifié sur le sable, au milieu de la passe. Il s’agit d’un fort massif à deux niveaux, en forme d’anneau elliptique, de quatre-vingt mètres de long sur quarante mètres de large, et posé sur un enrochement de cent cinquante mètres de long sur cent cinquante mètres de large.

Il présente deux niveaux casematés de vingt-quatre travées, chacun s’ouvrant par des arcades sur une vaste cour intérieure homothétique (tous les niveaux dans leurs dimensions sont égaux les uns par rapport aux autres) avec :

  • un premier niveau de plain-pied, quasiment aveugle, à l’exception de son dispositif d’accès à la cour intérieure, où sont disposés les magasins, les chambres des officiers et les chambrées des artilleurs ;
  • un second niveau, percé d’embrasures de tir régulières (comme les sabords d’un navire), auquel on accède depuis la cour intérieure par deux rampes, sont déployées quinze pièces d’artillerie de calibre 36, un des plus lourds employé à cette époque (certaines sources avancent le nombre de trente canons).
  • une plateforme sommitale dont le niveau extérieur est marqué par un cordon, est protégée par un simple parapet en maçonnerie couronné d’une tablette; cette plateforme est prévue d’accueillir six mortiers.
T_V_F_8_037canon de 36

Le fort hébergera une garnison de soixante hommes. Son coût est estimé à 830.000 francs de l’époque. 

    Une erreur de positionnement

Des relevés trigonométriques précis et des sondages font apparaître que le fort ne sera pas, tel que prévu, au milieu de la passe entre Aix et Oléron, car les ingénieurs se sont fiés à la carte de Cassini le situant au centre. En réalité, le sommet du banc est positionné à 4 200 mètres de l’île d’Aix et à 1 600 mètres de l’île d’Oléron ! La portée des canons de l’époque oblige à centrer le fort dans la passe. Il sera donc édifié un kilomètre plus au nord, sur une déclivité de la longe, qui elle, ne se découvre pas à marée basse. Cette partie reste située à 4,50 mètres de profondeur au-dessous des plus basses mers. Ce nouveau positionnement place le fort à 2 900 mètres de l’île d’Aix et à 2 400 mètres de l’île d’Oléron.CassiniLe défi technique et financier est colossal. Bien qu’augmenté d’un surcoût considérable des travaux liés, à sa nouvelle implantation, le premier consul Bonaparte valide le projet le 7 février 1803. C’est l’ingénieur Ferregeau, secondé par l’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées de La Rochelle, Leclerc, et deux ingénieurs ordinaires issus du même Corps, Lettelier (en provenance de Cherbourg) et Brediff (en provenance de Rochefort) qui sont chargés de conduire les travaux.

      Ainsi naquit Boyardville

Avant de pouvoir commencer les travaux, il faut d’abord créer de toutes pièces un d’arsenal regroupant l’ensemble des matériaux et des ateliers de construction.

Un formidable chantier s’engage, en 1803, sur l’île d’Oléron. Une ville, logiquement baptisée Boyardville (parfois notée Boyard-ville), est créée ex nihilo à la pointe nord-est, à l’embouchure du chenal de La Perrotine. Y sont installés des ateliers, des entrepôts, un four à chaux, une cale pour le chargement des blocs de pierre sur leurs flotteurs (en 1840), une caserne, des logements et des bureaux. Cet endroit est choisi parce qu’il s’agit du seul port depuis lequel les courants de jusant (de la marée descendante) permettent de porter les matériaux à marée basse jusqu’au banc de Boyard.

boyardvilleMatériaux et ouvriers affluent. Trois carrières sont ouvertes et des marchés avec des entreprises locales sont passés. Pour l’enrochement, on ramasse et on extrait les pierres des falaises de l’île d’Aix ; pour les assises, des blocs de calcaire de Crazannes, d’Echillas et de Saint-Savinien sont stockés sur place. Les moellons de blocage sont récupérés dans les fossés de la citadelle d’Oléron. Mortiers, ciments, chaux, briques, bois, tuiles et métaux forment de vastes dépôts de matériaux. La pouzzolane nécessaire au ciment et dont on fait une grosse consommation vient d’Italie, et le granit du parement des assises provient du Cotentin. Les matériaux sont préparés sur place.

Pour acheminer ces matériaux, sur le banc de sable, distant de 3 500 mètres, des bateaux de travail à fond plat, les gabarres fluviales, sont mobilisés, jusqu’à trente en même temps, mais le nombre varie beaucoup au cours du chantier. De plus, les gabarres qui apportent les pierres, sont parfois trop chargées, et certaines coulent avec hommes d’équipage et ouvriers, avant même qu’elles ne parviennent sur le chantier.

Le chantier est protégé des attaques anglaises par des navires canonniers et par un seul navire de guerre, le brick Polaski. Ce qui impose de tout arrêter en septembre 1804, lorsqu’une escadre anglaise vient croiser au large de la rade de Rochefort.

Entre 1803 et 1809, pour ce chantier, l’État peine à recruter et fait appel à des soldats et emploie des prisonniers, autrichiens notamment.

     Les assises

En 1804, on commence par réaliser l’assise en déversant, des tonnes de pierres pour créer un enrochement artificiel à pierres perdues se découvrant à marée basse. Sur ce plateau de cent mètres sur cinquante mètres doivent être assemblées trois assises en pierres de taille, dont la troisième, à deux mètres au-dessus des plus hautes eaux, sert de base au fort. Ces assises font quatre-vingts mètres de long sur quarante mètres de large.

Les 11, 12 et 13 mai 1804, un bloc de plus de 7 m3, tiré de l’île d’Aix, est coulé sur le banc de Boyard au centre du futur fort. Il est muni d’une balise en fer afin de servir de point de repère. Pendant trois ans à chaque marée basse, des gabarres déversent des milliers de mètres cubes de roches sur le banc de sable, soit au total 42 000 m3 entre 1804 et 1807. On construit même un premier mur afin d’en tester la résistance aux vagues, mais les tempêtes de l’hiver renversent tout.

A la fin de 1807, avec des moyens renforcés (vingt-sept navires, six cents ouvriers) la quasi-totalité de la première assise est réalisée, ainsi qu’une bonne partie de la deuxième. Les joints sont garnis à la chaux hydraulique et les blocs de 10 m3 sont reliés les uns aux autres par des crampons de fer.

Le chantier se heurte à un financement irrégulier, au manque de main d’œuvre, aux attaques anglaises et plus encore à la houle et aux tempêtes, notamment celles de 1807 et 1808, qui détruisent et fragilisent le travail réalisé. De plus, sous le poids de deux premières assises (60 000 m3), l’enrochement s’est enfoncé de plus de cinq mètres !

Du 4 au 6 août 1808, Napoléon en route vers l’Espagne, fait halte à l’arsenal de Rochefort et inspecte l’enrochement et le chantier. Il décide de ramener le fort à une taille de quarante mètres sur vingt mètres et en modifie légèrement son orientation pour améliorer le croisement des feux.

37-rochefort-plaqueEn 1809, une nouvelle campagne de travaux s’engage pour mettre à exécution les nouvelles directives de l’Empereur et réparer les maçonneries fragilisées par les tempêtes.

La bataille de l’île d’Aix ou « l’affaire des brûlots »

Au début de l’année 1809, la flotte Française, ou tout au moins ce qu’il en reste après les défaites d’Aboukir (1 et 2 août 1798) et de Trafalgar (21 octobre 1805), est répartie entre Anvers, Cherbourg, Brest, Lorient et Rochefort. Les anglais envisagent la destruction de l’arsenal de Rochefort. En mars 1809, l’ordre est donné à l’amiral britannique John James  Gambier de faire voile vers l’île d’Aix.

Le 20 mars, l’escadre anglaise se présente dans le pertuis d’Antioche et mouille dans la rade des Basques. La flotte française, bien moins imposante est commandée par le contre-amiral Zacharie Allemand.

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Le 1er avril, les anglais affrètent un brick pour bombarder les premiers travaux du fort Boyard, et se replient sous le feu nourri des batteries du fort des Saumonards et du fort de l’île d’Aix.

Le 10 avril, on dénombre une soixantaine de bâtiments anglais et quarante brûlots.

Le contre-amiral Allemand, avec de faibles moyens, établit une estacade de fortune (sorte de petit barrage en bois, constitué de tonneaux et de cordes) avec l’espoir de bloquer les brûlots entre la longe de boyard et Aix, devant prévenir l’avancée des brûlots (petites embarcations remplies de matières inflammables) que les Français ont déjà remarqués au milieu de la flotte anglaise. Le 10 avril, les anglais mettent à l’eau des barils de goudron enflammés afin de juger l’orientation des courants, l’attaque est donc imminente.

800px-Map_Battle_of_Basques_Roads_1809La quarantaine de navires français est mouillée à l’embouchure de la Charente sous la protection des canons des forts et retranchés derrière le barrage flottant.

crepin-brulots-aixLe 11 avril à vingt et une heures, l’attaque commence par une énorme explosion sur la ligne du barrage flottant, qui lâche immédiatement. Les Anglais lancent alors un grand nombre de brûlots pour mettre le feu. Neuf navires s’échouent en voulant les éviter. Les Rochelais, peuvent au loin observer le désastre. L’Océan, le Régulus, le Jemmapes, le Patriote et le Tourville parviennent à se dégager en se délestant de leurs munitions, canons et ancres. Mais, ils finiront par être pris par l’ennemi. Les quatre plus gros vaisseaux français brûlent, ne pouvant se dégager des roches (l’Aquilon, la Ville de Varsovie, le Tonnerre et le Calcutta). L’équipage de la frégate l’Indienne se bât désespérément. Le 14 avril, épuisé par la bataille, son équipage met le feu au navire et gagne la côte. Le Tourville, après d’âpres combats, et par des manœuvres audacieuses, réussit à échapper aux Anglais en entrant dans la Charente.

Coupe_d_un_brulot_vers_1692_1693Il aura fallu à peine deux heures aux Anglais pour semer désordre, confusion et désastre dans les rangs français. Six cent cinquante hommes sont faits prisonniers. L’empereur apprend le désastre à Eckmühl (Autriche). Seul, le compte-rendu du contre-amiral Allemand  est retenu : « Rien, Sire, rien ne pouvait arrêter ces masses conduites par un vent violent. Nous n’avions pas d’ennemis à combattre mais une destruction générale et incendiaire à éviter (…) La mer était en feu. ». La responsabilité est rejetée sur quatre capitaines de vaisseau : Nicolas Clément de la Roncière (Le Tonnerre), Jean-Baptiste Lafon (Le Calcutta), Marcelin Proteau (L’indienne) et Charles-Nicolas Lacaille (Le Tourville). Napoléon ordonne un conseil de guerre. Le commandant Lafon, est seul reconnu coupable d’avoir « lâchement » abandonné son navire devant l’ennemi. Il est passé par les armes à bord du navire amiral, l’Océan amarré sur La Charente, le 9 septembre à 16 heures.
La fin du fort Boyard ?
La déroute de l’escadre française en rade de l’île d’Aix entraîne un blocus maritime total  bloquant les travaux de construction du fort Boyard, stoppant brutalement cinq ans d’efforts. A cette date, se sont 75 000 m3 de pierres déversées et 3,5 millions de francs de l’époque dépensés en pure perte.

En juin 1809, la construction du fort est officiellement abandonnée.

A suivre….

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