D’Haxo à Mougin ou de la maçonnerie à la fonte (1/2)

La tourelle Mougin du fort de Villey-le-Sec à Toul.

Dans cet article, les documents mentionnés : «Collection Vaubourg Cédric» ou «Collection Vaubourg Julie» ou «Collection Vaubourg Cédric et Julie» ou «www.fortiffsere.fr» sont publiés avec l’extrême amabilité de monsieur et madame Cédric et Julie VAUBOURG. Ces documents sont extraits de leur site : www.fortiffsere.fr, le site web sur la fortification Séré de Rivières.

Dans cette première partie d’un article en deux parties, consacré aux premières casemates cuirassées, Fortification et Mémoire s’intéresse, succinctement, aux adaptations de l’artillerie de forteresse face aux perfectionnements de l’artillerie de siège avec les premières casemates maçonnées. Puis, vous propose une petite histoire du cuirassement, d’Haxo à Mougin, avant de conclure par les expériences conduites au fort Liédot et par les travaux de la Commission de Gâvres.

Les casemates maçonnées

Vue en coupe d’un rempart portant de l’artillerie, sur la crête et dans une cave à mortier, telle qu’elle est présentée dans le livre « L’outillage d’une armée – Canons et forteresses – 1892 ». Collection Fortification et Mémoire.

En 1870, les forts ressemblent à de vastes batteries fermées, de capacité variable en fonction de leur mission, à plan polygonal, trapézoïdal, pentagonal ou de forme anthropomorphique (voir l’article sur le fort de Bicêtre) où soldats et munitions sont abrités dans des casemates voûtées à l’épreuve (protégées par 80 centimètres à 1 mètre de maçonnerie et recouvertes de terre, entre 3 mètres et 6 mètres). Sur ces vastes plateformes, la plus grande partie de l’artillerie est déployée l’air libre sur les crêtes des remparts (voir l’article sur le fort de Condé).

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Positionnement de pièces d’artillerie sur des plateformes à l’air libre in « L’Artillerie de terre en France pendant un siècle ». Histoire technique (1816-1919) du général J.Challéat. Collection Gallica.

Le plus de Fortification et Mémoire : l’armement des ouvrages 1830 – 1870.

Lors du siège de Paris (de septembre 1870 à mars 1871), le fort d’Issy acceuillant 90 pièces d’artillerie et celui de Vanves en contenant 80 sont réduits au silence en quelques heures par le tir de 28 bouches à feu dirigées contre chacun d’eux. Prenant en compte les effets dévastateurs de l’artillerie prussienne, une petite partie des pièces d’artillerie est installée (tout du moins jusque dans les années 1890) à l’intérieur de « caves à canon » ou/et dans des casemates maçonnées.

Siège de Paris – fort d’Issy. Un bastion très écorné, une courtine éventrée et la crête ravagée tels sont les effets dévastateurs d’une artillerie « moderne » sur les forts bastionnés.

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Tir en brèche des canons de 80 et 90 millimètres, modèle 1877 ; résultats après 60 coups (figure du haut) et 216 coups (figure du bas) in « L’Artillerie de terre en France pendant un siècle ». Histoire technique (1816-1919) du général J.Challéat. Collection Gallica.

Les casemates maçonnées à tir indirect, encore appelées « caves à canon » ou « caves à mortier » sont placées au niveau de la rue du rempart du fort, dans le parados. Elles restent invisibles aux yeux des assaillants et protégées des coups de revers. Une cave à canon (la dernière ?) sera creusée à l’issue nord de la galerie n°2 de la citadelle de Verdun lors de sa mise en défense au début de l’année 1916.

     L’extérieur de la casemate à tir indirect du fort du Mont-Vaudois. Cliché VAUBOURG Julie L’intérieur de la casemate à tir indirect du fort du Mont-Vaudois. Cliché VAUBOURG Cédric Affût Tarbes de casemate de 138 de type II installé dans les casemates à tir indirect du fort de Razimont et du Mont-Vaudois. Dessin Jean Pierre Zedet d’après un cours de fortification. www.fortiffsere.fr

« Casemate pour mortier derrière une traverse », croquis extrait d’un cours de l’École d’Application du Génie et de l’Artillerie de 1911 sur la fortification depuis 1870 jusqu’en 1885. Collection Gallica.

Les casemates maçonnées à tir direct sont situées sur les remparts. Leur positionnement les rendent visibles aux vues de l’ennemi. L’archétype de la casemate maçonnée est la casemate Haxo ou batterie à l’Haxo, du nom de son concepteur François Nicolas Benoît Haxo.

François-Nicolas-Benoît, baron Haxo né le 24 juin 1774 à Lunéville, et mort le 25 juin 1838 à Paris est un ingénieur militaire et général français de la Révolution et de l’Empire.

Il s’agit d’une casemate haute, établie sur les parapets de la fortification et organisée de manière à présenter peu de prise aux projectiles de l’ennemi. L’idée de cette casemate est de supprimer le mur de masque ou de tête que comportent ordinairement les batteries casematées et le remplacer par un parapet en terre, indépendant de la maçonnerie. Cependant, on ne conserve du mur de masque de ce qui est absolument nécessaire pour empêcher les terres de tomber dans la batterie.

L’embrasure (1 mètre de largeur sur 0,80 mètre de hauteur) est aussi percée dans la partie conservée du mur de tête et dans le parapet qui couvre celui-ci, de manière à réduire au minimum la portion qui en reste visible. Celle-ci doit d’ailleurs être blindée au moyen de pièces de bois au moment de l’emploi de la batterie.

Plan en coupe d'une casemate Haxo. Collection Fortification et Mémoire.Dessin d'un casemate à la Haxo. http://www.internationalfortresscouncil.orgReconstitution d'une mise en batterie dans une casemate Haxo de Fort Neslon (Colombie Britannique). http://www.victorianforts.co.uk/arming/7inch.htmLes casemates Haxo du Fort du Mont. http://www.albertvillefortifications.com      

La casemate est formée d’un berceau en maçonnerie de 1 mètre d’épaisseur de voûte portant sur des piédroits de 1,50 mètre de largeur et espacés entre eux de 4,50 mètres à 5 mètres. La voûte, à 3 mètres de hauteur sous clef, est recouverte d’une certaine quantité de terre et en arrière par des murs verticaux dits murs de profil. La casemate se trouve ouverte à l’arrière. Un escalier peut relier le sol de la casemate au terre-plein arrière.

La casemate Haxo est la seule qui ait été réellement pratique pour des batteries hautes. Elle a été adoptée dans beaucoup de pays et construite en grand nombre en France et en Allemagne jusqu’à l’apparition de l’artillerie rayée.

La petite histoire des cuirassements

La plus ancienne application du métal à la défense dont l’histoire fasse mention, est celle faite par les Carthaginois. Ceux-ci, au dire de Strabon (géographe grec, né vers 64 avant J.-C. et mort entre 21 et 25 après J.-C.), recouvrent de plaques de tôle leurs navires de guerre. Les Normands dans leurs invasions en France au Xe siècle blindent également certaines parties de leurs drakkars. Cet exemple est ensuite imité par les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, puis au XVIe siècle par les Vénitiens. Louis XI, au dire de Philippe de Commynes, fait exécuter en métal les moineaux de son château de Plessis-lès-Tours (aujourd’hui disparus).

En 1782, Michaud d’Arçon, qui commande au siège de Gibraltar, veut réduire la place au moyen de batteries flottantes blindées de fer. Il ne peut malheureusement pas diriger ses batteries qui sont incendiées et coulées par les boulets rouges des Anglais.

Description des batteries flottantes inventées pour le siège de Gibraltar.

En 1827, le général Ford en Angleterre fait faire à Woolwich quelques essais sur un blindage composé de barres de fer : les obus pleins en fonte en ont facilement raison. En 1834, des tirs effectués à Metz sur des blocs de fonte ne sont pas plus heureux.

Par contre, en 1837, on essaye avec succès à La Fère un blindage formé de vieux canons en fonte placés sous l’incidence de 45 degrés.

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Un canon Cavalli in « L’Artillerie de terre en France pendant un siècle ». Histoire technique (1816-1919) du général J.Challéat. Collection Gallica.

En 1845, le général piémontais Cavalli, que l’on présente comme le créateur de l’artillerie rayée, fait en Italie des essais analogues en remplaçant les canons par des cylindres de fonte. L’effet recherché consiste à communiquer un mouvement au projectile dans le plan exact de l’axe de la bouche à feu, au moyen d’ailettes ou de boutons saillants fixés à la surface du boulet, et destinés à s’engager dans les rayures de la bouche à feu. Le canon créé par l’officier piémontais, n’a que deux rayures, creusées en face l’une de l’autre, et d’un pas égal depuis le tonnerre [partie la plus épaisse du canon d’une arme à feu car devant supporter le maximum des pressions du tir, sur cette partie se positionnent souvent les marquages] jusqu’à la bouche. Ce fut en même temps le premier canon se chargeant par la culasse. Le boulet porte deux ailettes de même inclinaison que les rainures, et destinées à s’engager dans leur intérieur. Celui-ci n’étant pas ainsi suffisamment soutenu pouvait ballotter dans l’âme, et même se coincer, et faire éclater la pièce. Cavalli ajoute à son projectile deux boutons, situés sur l’avant, pour glisser sur la surface lisse de la pièce et faire office de sabot.

Obus explosif à tenons modèle 1836. Collection musée de l’Infanterie.

Toutes ces tentatives isolées n’ont eu aucun résultat pratique sur la fortification et c’est l’apparition de l’artillerie rayée qui ouvre véritablement l’ère de l’emploi du fer dans la fortification.

Les expériences du fort Liédot

Le fort Liédot sur l’île d’Aix. En 1989, le ministère de la Défense cède le lieu au Conservatoire du littoral et sa gestion est confiée à la commune de l’île d’Aix. Différents projets sont aujourd’hui en cours (musée, colonie de vacances, salle de spectacle) depuis que le site a été défriché pour être accessible aux visiteurs.

En France, les expériences entreprises de 1863 à 1864 sur l’île d’Aix sur le fort Liédot montrent qu’avec l’artillerie rayée, les casemates blindées à la Haxo, où l’on abritent alors certaines pièces, sont devenues insuffisantes et que le tir y est plus dangereux qu’à ciel ouvert, notamment à cause du dégagement de fumée. Parmi les diverses expériences, quelques-unes ont pour but de rechercher les effets du tir vertical contre les voûtes des casemates et les blindages.

Deux bouches à feu sont mises en concurrence pour ces expériences :

  • le canon rayé de 50 ; dès 1861, les études faites sur un obusier en fonte de 22 rayé, destiné à remplacer sur les côtes et, exceptionnellement, dans les places, le mortier de 32, ont porté le comité de l’artillerie à penser que le mortier de 27 pourrait aussi être avantageusement suppléé, dans les sièges, par un canon de 50. Par raison d’économie, on prend un ancien canon de 24 lisse, qu’on alèse au calibre de 50 (calibre 194 millimètres), et dont on réduit la longueur d’âme à 2 mètres. La bouche à feu ainsi transformée ne pèse plus que 2 000 kilogrammes. Son projectile, du poids de 50 à 52 kilogrammes doit contenir une charge de poudre de 3,500 kilogrammes. En définitive, il présente peu de supériorité sur celui le canon de 24 ; il n’y a donc pas lieu, à la suite de ces essais, d’adopter une nouvelle pièce du calibre de 50. Quant au canon de 24 court, plus léger et plus mobile que le 24 long, il démontre son efficacité dans la guerre de siège, principalement dans le tir de démolition, comme le prouve les expériences de tir en brèche du fort Liédot ; il n’a pas, du reste, l’inconvénient de compliquer les approvisionnements, puisqu’il tire des projectiles déjà en service ; aussi son adoption définitive est décidée le 4 juin 1864. Les dénominations officielles des deux bouches à feu rayées de 24 sont fixées par le ministre le 23 avril 1867 ; le canon de 24 long rayé reçoit le nom de : canon de 24 rayé de place ; le canon de 24 court rayé celui de : canon de 24 rayé de siège.

Un canon rayé de 24 de place positionné sur un bastion de la citadelle de Bitche.

  • le mortier lisse de 32 centimètres, est le mortier du plus gros calibre dont dispose alors l’artillerie. Il existe les mortiers de 32 de siège et de côte, à plaque. Le mortier de siège pèse 1 260 kilogrammes et envoie une bombe de 75 kilogrammes contenant une charge de 5,460 kilogrammes et sous l’angle de 45 degrés, la portée est de 2 800 mètres. À cette distance, les effets destructeurs sont considérables. Le mortier de côte pèse 4 360 kilogrammes et envoie une bombe de 94 kilogrammes contenant une charge de 14 kilogrammes. Sa portée est de 4 000 mètres.

Un mortier lisse de 27 en bronze modèle 1839. Collection Fort de Sucy.

Le tir est exécuté, sous les angles de 35° et de 45° aux distances de 1 220 mètres et de 2 635 mètres, contre des terres et contre des voûtes. 

Effets dans les terres : à la première distance, la bombe de 32 a pénétré en moyenne de 1,27 mètre ; l’explosion de la charge de 5,500 kilogrammes, qu’elle renferme, forme un entonnoir ayant un diamètre de 2,05 mètres environ à la surface du sol. À la même distance, l’obus de 50, dont le poids n’est que de 49 kilogrammes et la charge d’éclatement de 3,500 kilogrammes, a donné des résultats beaucoup plus faibles. La pénétration de 0,80 mètre seulement est insuffisante pour que la charge explosive puisse produire l’effet qu’on en attendait. À 2 635 mètres, au contraire, la pénétration de ce même obus de 50 a été trop considérable et les effets de l’explosion insuffisants pour rejeter les terres et déterminer la formation d’un entonnoir. L’effet produit a été celui d’un camouflet [fourneau (cavité) de mine creusée pour détruire une galerie souterraine adverse], déterminant une chambre de compression de 1 mètre de diamètre. La pénétration totale mesurée verticalement est de 2,35 mètres en moyenne. À cette même distance, les bombes de 32 produisent des mouvements de terre considérables ; on conclue que leur tir serait redoutablement efficace, s’il était plus précis.

Tableau de pénétration du mortier de 32 centimètres de siège sous un angle de 45° dans de la terre argileuse in « Revue de l’artillerie – tome Ier – octobre 1873-mars 1873 ». Collection Gallica.

Effets produits sur les voûtes : pour se rendre compte de ce genre d’effets, on tire contre des casemates dont les voûtes sont recouvertes de couches de terre d’épaisseurs différentes. Une des voûtes reçoit à 1 220 mètres, 15 bombes de 32 et un obus de 50 sans que la solidité de la voûte soit compromise. Les points de chute sont groupés dans un espace de 15 mètres carrés. La grande pénétration du projectile de 50 tiré à 2 635 mètres lui permet d’atteindre facilement des voûtes garanties par de grandes épaisseurs de terre, mais ses effets explosifs sont trop faibles pour causer des désordres sérieux dans la maçonnerie. Quant au mortier de 32, l’incertitude de son tir ne permet pas de constater les effets qu’il pourrait produire à cette distance contre des voûtes. Entre 1863 et 1864, le fort Énet fait aussi les frais des premières expériences de tir de l’artillerie rayée, toutefois revêtu de plaques de blindage métallique, il se trouva moins endommagé que son homologue.

Le fort Énet. Collection aeroclubperigueux.comLe casernement du fort Énet.L'intérieur de fort Énet. Photographie Thierry Collard.L'intérieur du fort Énet. Photographie Thierry Collard.      

On conclut de ces expériences qu’il y a lieu de condamner désormais les casemates maçonnées, et, en attendant l’adoption d’un type nouveau, l’artillerie est installée uniquement à ciel ouvert ! La commission formule, également, les conclusions suivantes : les voûtes de 1 mètre de rouleau extradossés en chape à l’inclinaison de 20° à 30° peuvent résister à un tir très prolongé exécuté sous de grands angles (35° à 45°) avec le mortier de 32 et le canon rayé de 50, alors même que les chapes ne sont recouvertes que de 0,30 mètre de terre. En portant cette épaisseur à 2 mètres on assure la plus grande sécurité aux défenseurs abrités sous ces voûtes.

Complément d’informations sur les mortiers : ici.

Le fort Liédot : ici.

En dépit de ces recherches, il semble que l’état-major se soit peu préoccupé du danger qu’il y a à laisser l’artillerie à l’air libre (pourtant la France a devancé tous les autres pays en construisant en 1854, sur les plans d’Henri Dupuy de Lôme, le premier navire cuirassé), sans doute à cause de la répugnance que les artilleurs et ingénieurs français ont souvent montré pour le tir sous casemates.

La Gloire est le premier bâtiment de guerre cuirassé de haute mer construit en occident, lancé en 1859. L’innovation réside surtout dans le blindage en fer forgé de 12 centimètres d’épaisseur couvrant les hauts et descendant à 2 mètres en dessous de la ligne de flottaison. Pour compenser les 820 tonnes de la cuirasse, Dupuy de Lôme supprime une batterie et limite l’artillerie à 36 canons de 30 rayés (remaniée en 1866). Collection musée de la Marine.

On ne peut guère citer à cette époque que quelques tirs effectués contre une casemate cuirassée au fort Énet, dans la rade d’Aix, le projet d’établir divers cuirassements à Cherbourg et les propositions du général du génie Jules Tripier. Celui-ci veut employer comme blindage des caisses en tôle remplies de terre. Cette idée devait être reprise plus tard.

La Commission de Gâvres (ou Gâvre, selon les documents)

Le 30 juillet 1872, le président de la république Adolphe Thiers crée le Comité de Défense chargé de réorganiser l’armée française face à la menace allemande. Ce comité est présidé par le maréchal de Mac-Mahon jusqu’en 1873, puis par le maréchal Canrobert. Son secrétaire et rapporteur en est le général Séré de Rivières, officier du Génie qui possède, comme on peut le lire dans certains de nos articles, une certaine expérience dans le domaine des fortifications. Quelques mois plus tard, l’Instruction de 9 mai 1874, dite «de 74», définit une sous-commission appelée Commission des travaux de fortification. Elle est constituée pour fixer «l’organisation des nouveaux ouvrages de défense». Elle définie notamment qu’un quart ou un cinquième de l’armement de gros calibre doit être placé sous cuirasse.

Siège de Strasbourg en 1870 : un canon « démembré » au milieu des ruines d’un bastion.

Parmi les nombreuses commissions composant l’organisation issue de l’Instruction du 9 mai 1874, il en est une qui nous intéresse plus particulièrement dans le cadre de cet article : il s’agit de la commission des cuirassements. Son rapporteur en est le capitaine, puis commandant, Henri Mougin. Polytechnicien et ancien aide de camp du général Séré de Rivières, il a présenté en 1873, un projet de tourelle d’artillerie pour équiper les fortifications terrestres.

Le rôle de cette Commission, composée d’officiers du Génie et de l’Artillerie, est de rechercher et d’arrêter les types des ouvrages cuirassés dont la nouvelle fortification doit être armée. Concomitamment, elle doit aussi conduire un certain nombre d’expériences. En 1876, après avoir mis au point différents projets, elle se déplace en Bretagne pour y faire des expériences de tir sur des plaques de blindage. Le lieu choisi est le polygone d’essai balistique de Gâvres, près de Lorient. Ce polygone sert de centre d’expérimentation des cuirassements de la Marine depuis 1855. C’est pour cette raison que cette Commission des cuirassements est généralement désignée sous le nom de « Commission de Gâvres ». Elle est complétée par l’arrivée d’un grand nombre d’officiers et d’ingénieurs de la Marine, ayant tous une grande expérience dans le domaine des blindages, puisque les premières tourelles blindées sont celles des navires  de guerre. Elle y séjourne de 1874 à 1878 et y procède à des expériences très complètes. On se rend compte de l’importance de ses travaux, en songeant qu’elle observe coup par coup les résultats produits par 3 166 obus, qu’elle brûle 21 tonnes de poudre et utilise 104 tonnes de métal pour ses projectiles.

Croquis des différents tests sur différents aciers in « Fortification cuirassée et les forteresses au début du XXe siècle : 1906 -1907 (planches) ». Collection Gallica.

Un complément d’informations sur la presqu’île de Gâvres :  ici.

La Commission étudie deux métaux à blindage : le fer laminé et la fonte dure. Elle ne peut songer à l’acier, car « si ce métal résiste bien à la pénétration, il s’étoile et se brise sous les chocs répétés ».

Le fer laminé est employé depuis 1855 pour cuirasser les navires de guerre, ses propriétés sont donc bien connues. On emploie en premier lieu le fer puddlé (c’est le fer de la Tour Eiffel) puis soumis à un travail de forge, le fer forgé. Les dimensions des plaques augmentant, on soude à chaud au marteau pilon des « mises » comprenant des barres de fer formant des paquets placés les uns à côte des autres. A partir de 1866, ce travail de soudure est effectué par un laminoir, d’où le non de fer laminé

La fonte dure est une fonte aciéreuse obtenue dans les mêmes conditions que l’acier et contenant environ 3% de carbone. Elle est coulée en coquille, c’est-à-dire sur un moule en métal d’une grande épaisseur. Le refroidissement brusque qu’elle éprouve ainsi lui communique superficiellement une grande dureté. La fonte dure a été employée dès 1860 à la fabrication de divers objets demandant une grande dureté, tels que roues, marteaux, enclumes, cylindres de laminoir…

Il résulte des études que la Commission des cuirassements a entrepris de 1876 à 1878 que le fer laminé et la fonte dure sont susceptibles, l’un et l’autre, d’être adoptés pour constituer des cuirassements :

  • le fer laminé, qui peut à cette époque s’obtenir jusqu’à l’épaisseur de 0,70 mètre, donne ainsi toute la sécurité désirable ;
  • la fonte dure à épaisseur égale résiste moins bien, mais comme il s’agit d’un métal obtenu par coulée, on peut lui donner une épaisseur considérable et l’on n’est guère limité que par le poids des pièces à transporter ensuite au lieu d’emploi (bien que les Allemands ont coulé sur place certaines pièces de leurs casemates).

La Commission se décide en faveur de la fonte dure pour les raisons suivantes :

  • à égalité de résistance, la fonte dure est un peu plus économique que le fer laminé ; c’est un métal moulé ; par conséquent on peut lui donner facilement les formes les plus compliquées et par suite les plus favorables pour la résistance ;
  • le fer laminé au contraire exige des assemblages difficiles à réaliser à cette époque et un travail compliqué pour le gabariage (action de réaliser un gabarit) des divers éléments ;
  • la fonte dure a l’avantage de briser les projectiles les plus durs que l’on peut alors lui opposer.

Malgré les résultats défavorables des expériences du fort Liédot, la Commission de 1874 n’a pas condamné les casemates à tirs directs, non cuirassées, du type Haxo. Aussi, trouve-t-on dans un certain nombre de forts construits entre 1875 et 1880 les traverses du cavalier ou du parapet bas organisées en casemates de cette sorte. Peut-être avait-on l’intention d’en cuirasser une partie lorsque les expériences en cours au sujet des cuirassements auraient abouti. En réalité, ces casemates n’ont servi que de magasins. 

Le commandant Henri-Louis-Philippe Mougin

L’homme fort de cette Commission des cuirassements est le commandant Mougin qui y occupe une place très importante. Ses supérieurs sont les généraux Cadart, puis Secrétain, mais il semble bien que ces derniers n’aient fait que des comptes-rendus des travaux de Mougin, après les avoir simplement approuvés. On le voit dans les textes de présentation des matériaux, par les noms donnés aux engins, nés de ces travaux, comme dans les cours de fortification des années 1900 reprenant tous le nom de Mougin. Si le système fortifié portera le nom du général Séré de Rivières, les cuirassements de cette période porteront celui de Mougin, mettant dans l’ombre ses deux supérieurs successifs, qui sont à peine mentionnés.

Extrait d’un cours de fortification de 1906. Collection Gallica.

En 1887, le commandant Mougin propose également un nouveau type de fort, «le fort de l’avenir». Son modèle de place forte se compose d’une ceinture de forts reliés par un masque en terre protégeant un voie ferrée circulaire. Chaque fort constitue un énorme bloc de béton de ciment profondément enterré, d’où émergent, à fleur de sol, trois tourelles à deux canons, quelques petites coupoles à éclipse armées de mitrailleuses et des observatoires cuirassés. Dans les sous-sols se trouvent des machines à vapeur, fournissant la force nécessaire pour les mouvements de matériel et la manœuvre des tourelles, de la ventilation, des machines électriques donnant la lumière et enfin des magasins à munitions et le logement nécessaire à la garnison comprenant une quarantaine de mécaniciens et quelques artilleurs.

Sur la voie ferrée circulent, portées par plateformes roulantes (des affûts-trucs), de puissantes bouches à feu montées sur des affûts à éclipse. Des locomotives amènent rapidement, grâce à des voies rayonnantes, le nombre de canons nécessaires sur les points menacés. « On constitue ainsi de formidables batteries auxquelles leur mobilité assure une sécurité presque complète, et qui peuvent être facilement supérieures, comme puissance et nombre de pièces, aux batteries de l’assaillant. »

Le projet pour « le fort de l’avenir » par le commandant Mougin, en 1887. Collection Gallica.

Dans le livre « L’outillage d’une armée en campagne / canons et forteresses » (1892), voici ce que l’on peut lire au chapitre « affûts à éclipse et affûts-trucs » : «Mais, pour satisfaire aux nouveaux principes de tactique à l’ordre du jour, il faut réaliser plus encore et donner à l’artillerie les moyens de changer perpétuellement de place, en se transportant lestement d’un point à un autre.

Le commandant Mougin a proposé pour cela de placer la pièce elle-même sur un truc roulant.

On imagine aisément comment devait être conçue pour la défense d’une place au moyen de pareils engins. Sur la ligne où il importe d’installer les batteries, on construirait une voie ferrée formant ceinture et protégée en avant, du côté de l’ennemi, au moyen d’une levée de terre de bonne hauteur, masquée elle-même par des broussailles, des haies, etc…

A l’abri de cet épaulement, on fait tous les mouvements de matériel que l’on peut souhaiter ; les canons se promènent à leur aise sur cette longue ligne, s’arrêtant en un point convenable et prenant leur disposition pour tirer.

En recevant inopinément des projectiles l’ennemi, met un certain temps à reconnaître d’où lui vient les coups, et à régler son tir ; mais dès que ses projectiles se rapprochent du but, tout à coup celui-ci disparaît et se transporte un peu plus loin où tout se trouve à recommencer.

L’usine de Saint-Chamond, sous l’inspiration du commandant Mougin, a construit un truc de cette espèce supportant un canon de 125 millimètres sur affût à éclipse.

Le poids de la plate-forme est de 18 tonnes. En y ajoutant celui de son canon et de son affût, on a une charge totale qui ne dépasse pas le poids d’un lourd wagon que quelques hommes d’équipe suffisent à faire mouvoir. C’est le moyen de propulsion le plus simple, et l’on y emploie des chevaux que lorsqu’on doit transporter la pièce un peu loin.

Les positions favorables au tir sont préparées à l’avance : c’est-à-dire qu’on y a disposé une croisée de rails à angle droit sur la voie principale.

Pour s’engager sur la petite voie qui permet de débarrasser la ligne et de se rapprocher du parapet, la plate-forme du truc possède deux paires de roues supplémentaires qu’on abaisse jusqu’à ce quelles portent sur les rails ; ce mouvement suffit pour soulever les roues principales placées dans la direction perpendiculaire et qui ne portent plus dès lors. Par ce moyen on évite l’emploi d’une plaque tournante, et le truc peut rouler aussi bien dans les deux sens à angle droit.

Quand il arrive à sa position de tir, on augmente sa stabilité en le calant sur des jambes de force.

Si l’on ajoute que l’affût employé sur cette plate-forme est un affût à éclipse, on comprendra que la protection d’un pareil engin est à peu près complète.»

Plate-forme roulante du commandant Mougin in « L’outillage d’une armée » – 1892. Collection Fortification et Mémoire.

In fine

La Commission propose trois sortes de cuirassement en fonte dure dont les détails ont été étudiés par le commandant Mougin :

  • une casemate destinée à résister au canon de campagne (ce cuirassement ne fut jamais réalisé) ;
  • une casemate destinée à résister au canon de siège ;
  • une tourelle tournante destinée à résister au canon de siège.

Une petite vidéo sur « les canons de Gâvres ».

A suivre…

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